Composé en 1850 entre Luisa Miller et Rigoletto (et donc juste avant Il trovatore et La traviata), Stiffelio n’a jamais vraiment connu la popularité, d’autant qu’on l’a longtemps cru perdu, Verdi en ayant détruit le manuscrit. L’œuvre reste reprise à l’occasion, notamment pour servir de véhicule à des ténors star, tels Plácido Domingo (qui interpréta au Met la première édition critique de l’ouvrage dont on avait depuis retrouvé des copies originales) ou José Carreras, tous les deux au milieu de années 90. On trouvera ici, sous la plume captivante de notre confrère Cedric Manuel, une analyse de la genèse de cet opéra mal aimé dont on fête cette année le 175e anniversaire. Les raisons de ce manque de popularité sont multiples : une intrigue un peu insipide (où aucun des trois protagonistes principaux ne meure !), des motivations peu détaillées, des comportements contradictoires, des personnages (à l’exception de celui de Stiffelio) cantonnés à des archétypes, et surtout, il faut bien le dire, l’absence de ces mélodies verdiennes, de celles que l’on retient immédiatement, et dont regorgent les ouvrages contemporains précités. L’ouvrage vaut pourtant qu’on s’y intéresse, la musique se laissant apprivoiser au fil des réécoutes. Stiffelio est aussi un opéra novateur qui participe à l’évolution du style verdien tant par son sujet – quasi contemporain presqu’aussi scabreux et réaliste que celui de La traviata (ce qui scandalisa la censure officielle) – que par sa structure musicale où les formes traditionnelles (airs fermés, cabalettes…) sont assouplies et où le compositeur introduit une large dose de déclamation lyrique.
La trame du livret est, osons le mot, d’une simplicité… biblique. Malheureusement elle est artificiellement compliquée par divers rebondissements inutiles, afin de remplir les deux heures de spectacle. Nous sommes au XIXe siècle en Allemagne. Le pasteur Stiffelio est marié à Lina, la fille de Stankar. Pendant son absence, Lina a fricoté avec le jeune Rafaelle. Elle veut tout avouer à son mari, mais son père s’y oppose par égard pour ce dernier. Plus tard, il changera d’avis et provoquera l’amant en duel, ce qui ouvrira enfin les yeux du mari sur son infortune. Le pasteur est dès lors déchiré entre le refus du pardon, le désir de vengeance et les beaux préceptes qu’il professe depuis le début de l’opéra. Sous la pression de Stiffelio, les époux signent les papiers de leur divorce. Libérée de son engagement, Lina demande alors à être entendue en confession : elle avoue à Stiffelio qu’elle l’aime toujours mais qu’elle a été trahie par Rafaelle (on n’en saura pas plus). Parallèlement, le jeune homme a été tué par Stankar, moins miséricordieux que son gendre. Une cérémonie religieuse suit : la Bible s’ouvre sur le passage de la femme adultère (« Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre »). Stiffelio pardonne à Lina. On se demande ce que l’assemblée peut bien comprendre à tous ces événements.

Pour cette nouvelle prise de rôle (la troisième en neuf mois après La fanciulla del West et Iris), Gregory Kunde se révèle dans une forme exceptionnelle. Le rôle correspond tout à fait aux moyens actuels de l’infatigable ténor américain : le registre aigu est en effet constamment sollicité, mettant en valeur l’aigu spinto du chanteur américain, d’une impressionnante insolence. L’écriture vocale est également plus dramatique que lyrique, réclamant une belle endurance vocale, avec de nombreux passages déclamatoires. La musicalité du chanteur est tout aussi remarquable dans les passages plus sensibles, où son art de la demi-teinte, issu de sa longue expérience du belcanto romantique, permet de traduire les émotions les plus fines par les variations de la couleur de la voix, par le travail sur le souffle ou encore par le mixage des différents registres. Scéniquement, Gregory Kunde rend compte avec justesse des sentiments contradictoires d’un personnage tourmenté par un jeu théâtral plus fouillé qu’en certaines occasions. Au rideau final, sa prestation est accueillie par un beau triomphe, mélange de respect pour une prestation exemplaire et de reconnaissance pour une longue fidélité au public italien.
Le rôle de Lina s’inscrit dans la continuité des héroïnes verdiennes vocalement « monstrueuses » comme Lady Macbeth, Odabella ou encore Abigaile, sans être toutefois aussi payant. Lidia Fridman semble s’être fait une spécialité de ces rôles difficiles de soprano drammatico d’agilità. Grâce à une technique solide, elle ne fait qu’une bouchée des sauts de registres, descentes chromatiques et autres prouesses vocales que s’est ingénié à lui imposer le compositeur. Le soprano russe chante ainsi avec une retenue bienvenue : le style est posé, jamais débraillé, et elle ne tente jamais de forcer ses moyens, tout à fait suffisant dans l’acoustique idéale pour les voix du Teatro comunale. La composition dramatique est assez fine, sachant qu’il est difficile de tirer grand chose d’un personnage dont on ne comprend ni les motivations à trahir son mari, ni les raisons de ses remords tardifs.
Vladimir Stoyanov incarne Stankar avec musicalité et professionnalisme. Le parfait phrasé verdien du baryton bulgare (qui compte déjà pus de trente ans de carrière) lui vaut une belle ovation à l’issue de son grand air, la cabalette qui suit le voyant un peu moins percutant. Dramatiquement, il tire le meilleur de sa partie. Les autres rôles ne sont pas très développés et incarnés par de jeunes artistes. En Raffaele, Carlo Raffaelli est encore un peu vert : le jeune ténor italo-écossais, né à Édimbourg en 1992, ne chante que depuis cinq ans. Le timbre est agréable, mais la projection manque encore de mordant. En Jorg (l’ancien pasteur qui découvre les échanges de lettres compromettant des amants), Adriano Gramigni offre une belle voix de baryton, bien timbrée et bien projetée. Carlotta Vichi est beau mezzo au joli grain de voix, très à l’aise sur scène et Paolo Nevi un ténor au timbre lumineux. On suivra avec intérêt les progrès de ces jeunes pousses. Les chœurs chantent avec de belles voix naturelles et la précision requises.
Leonardo Sini sait redonner vie à cet ouvrage en imprimant un rythme électrique à l’Orchestre de l’Émilie-Romagne Arturo Toscanini. Le chef trentenaire est également attentif au plateau et fait preuve déjà d’un beau métier.

La qualité de la production participe au succès de cette recréation. On a peine à croire qu’on la doive à un Pier Luigi Pizzi de 95 ans et ce n’est pas sans une certaine émotion qu’on aura pu le découvrir toujours aussi frais et sautillant au moment des saluts, bras dessus, bras dessous avec son « cadet » Gregory Kunde. Les décors sont d’une grande beauté, avec d’intrigants trompe-l’œil, renouvelant l’esthétique du metteur en scène milanais tout en lui gardant ce style qui lui est propre. Dramatiquement, Pizzi sait obtenir des artistes un jeu théâtral d’une grande précision, quasi cinématographique : tout semble ainsi couler de source malgré le baroque du livret. On ne divulguera pas le coup de théâtre visuel final, d’un kitch assumé, afin d’en laisser la surprise aux internautes qui visualiseront la représentation du dimanche, qui sera disponible en direct sur Youtube puis durant quelques mois. Précisions que ce spectacle sera repris au Teatro comunale Pavarotti-Freni de Modène ainsi qu’au Teatro municipale Valli de Reggio d’Émilie, cette intelligente collaboration permettant à trois théâtres d’offrir un spectacle qualitativement sans concession.



