Un jour, une création : 12 juin 1952, Lenny en plein trouble

Par Cédric Manuel | dim 12 Juin 2022 | Imprimer

En septembre 1951, Bernstein a presque 34 ans. Chef d’orchestre déjà renommé, compositeur  déjà prolifique, il vient d’épouser l’actrice Felicia Montealegre. C’est pendant leur lune de miel, au Mexique, que Lenny écrit le livret et la musique d’un nouveau musical, dont l’histoire raconte rien moins que l’ennui mortel d’un couple marié depuis dix ans…  On pourrait y voir quelque ironie quelques jours à peine après son propre mariage, dont certains diront qu’il est de façade (et ce n’est pas vrai, même lorsque Felicia Montealegre, découvrira un an plus tard l’homosexualité de son mari et s’en accommodera tant bien que mal). 

Ce musical, Trouble in Tahiti, c’est d’abord l’histoire de ses parents, Sam et Jennie Bernstein. D’ailleurs, le personnage masculin de l’œuvre s’appelle Sam et pour l’héroïne, Bernstein choisit Dinah, le prénom de sa grand-mère. Il y fait un portrait à la fois grinçant, affectueux et critique de la vie d’un jeune couple américain relativement aisé après la guerre, déjà assiégé par la naissante société de consommation et que guette un lourd ennui. Ils n’ont plus grand chose à se dire et pour ne pas s’en apercevoir, ils s’évitent. Lui se réfugie dans son travail et elle dans son propre monde de femme au foyer désespérée, dont elle sort parfois… pour s’occuper de la maison. Autour d’eux, d’autres gens semblent heureux et joyeux, comme Sam et Dinah le paraissent sans doute eux-mêmes aux yeux de ces mêmes autres. Ces derniers sont incarnés non par un chœur mais un trio (ténor, baryton, soprano).

Au bout d’une nouvelle journée sans se voir, tandis que Sam a (peut-être) brillé à son travail et à sa salle de sport ; et que Dinah a couru les magasins, s’est occupé de la maison et de leur fils puis vu un nouveau film au cinéma, « Trouble in Tahiti » dont elle sort cernée de rêves puis dont l’extirpe l’inévitable préparation du repas « pour Sam » ; ils semblent enfin décidés à se dire les choses. Mais ils ne savent rien se dire. Ils se reprochent. Alors ils décident d’aller au cinéma. Sam propose de voir un nouveau film : Trouble in Tahiti. Pourquoi pas ? répond Dinah. Rêvera-t-telle à nouveau une seconde fois ?...

L’œuvre se compose d’une ouverture et de sept scènes avec un interlude, la partition ne durant que trois quarts d’heure. Sa première a lieu au festival de l’Université Brandeis, à Waltham, Massachussetts, dédié à la création, devant 3000 personnes voici tout juste 70 ans. Bernstein dirige mais les conditions de la représentation sont très mauvaises. Le compositeur retouchera la dernière scène pour le festival de Tanglewood quelques semaines plus tard, avant de la proposer à la télévision, puisque le format s’y prête particulièrement ; puis à Broadway pour plus de 40 représentations. Lenny écrira 30 ans plus tard, quelques années après la mort de Felicia, une suite à Trouble in Tahiti, où l’on retrouvera Sam et leur fils après la mort de Dinah. Mais c’est là une autre histoire.

Voici la scène 6, dans laquelle Dinah rentre du cinéma où elle a vu ce nouveau film, Trouble in Tahiti. « What a film ! » s’exclame-t-elle… Avant de faire dériver ses pensées en se remémorant la grande chanson du film, « Island magic » soutenue par le fameux trio, dans le style musical si caractéristique de Bernstein… Ici par Elisa Balbo au Teatro Carlo Felice de Gênes en 2021.

 

 

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