Les « Coups de Cœur » ont été créés en 2021 sous l’impulsion du Prince Amyn Aga Khan et du pianiste Iddo Bar-Shaï, avec plusieurs week-ends consacrés à la musique et à l’art lyrique, notamment l’été. Les concerts du festival se donnent en principe dans les Grandes Écuries du Château de Chantilly, complétant des événements en parallèle dans les galeries de peinture ou les jardins. Cette fois-ci, c’est le pari d’un concert en plein air qui a été pris, aux abords du champ de course. Certes, l’orchestre et les solistes sont sur une scène bâchée, mais le public est directement sous un ciel orageux menaçant qui, heureusement, ne versera que quelques gouttes au cours d’un concert qui aura tout de même donné de sévères sueurs froides aux organisateurs. En effet, il a fallu changer de distribution au tout dernier moment, Benjamin Bernheim et son épouse Sandra Hamaoui ayant déclaré forfait ces jours derniers, atteints tous les deux du même virus. Nous nous attendions au forfait du célèbre ténor, puisque nous l’avions vu perdre sa voix en direct à Baden-Baden, dimanche dernier. Ce sont des amis du couple qui vont les remplacer, eux-mêmes en ménage : la pétillante Marina Viotti et son compagnon Mark Kurmanbayev sauvent le spectacle, obligeant l’orchestre à s’adapter à un nouveau programme, puisqu’une mezzo et un baryton-basse prennent la suite d’un ténor et d’une soprane. Le contenu français est dès lors plus ouvert, avec l’ajout de Mozart, Tchaïkovski et Rossini, afin de correspondre aux airs de bravoure qui ont permis au jeune couple de se rendre célèbre.

Et c’est une réussite, grâce avant tout à la personnalité de Marina Viotti, formidable grande dame dotée d’un solide sens de l’humour, aimant visiblement son public et n’hésitant pas à lui demander de l’aide pour remplacer le chœur absent (tout le monde entonne « Prends garde à toi » et « Padam, padam, padam »…), donnant des détails habituellement celés, alors qu’ils sont tellement utiles à mieux comprendre les artistes. La belle est à l’aise dans tous les rôles, avec l’abattage d’un monsieur Loyal et le charisme de la star de rock (elle a d’ailleurs commencé sa carrière dans un groupe de métal).
Après s’être chauffé la voix avec l’air de Chérubin et son ode à l’amour où l’on peut apprécier son legato voluptueux, elle continue avec une Dalila tout en sensualité contenue qui s’ouvre peu à peu. Le rythme est lent, ce qui intensifie encore le jeu de la traitresse, irrésistible. En Rosine, la jeune femme se fait amoureuse sincère et déterminée. On sent qu’elle a bien intégré la leçon de Maria Callas : son « Ma » de « se mi toccano […] sarò una vipera » est percutant à la manière de la Voix du siècle, sans toutefois imiter la Diva assoluta ; et l’on ne doute pas un instant que l’on aura affaire à une véritable furie. On rit beaucoup à l’air qui suit où elle chante enfin avec son partenaire, « Oh ! Che muso, che figura », prétendument horrifiée de la mine de son compagnon, fort bien fait de sa personne en réalité, mais qui se prête efficacement au jeu et ne peut que se plier à la force envoûtante de cette interprète rossinienne rêvée.
À la fin de l’air et avant la pause, Marina Viotti prend le micro pour rendre hommage très ému à un chef d’orchestre ami décédé la veille à l’âge de cinquante ans à peine. Antonino Fogliani était un rossinien de tout premier plan et elle avait connu ses premiers succès avec lui. On lui sait gré d’avoir prononcé ces quelques mots…
Après la pause et avec un changement de robe remarqué, consistant en une ample jupe en taffetas de soie semble-t-il et un ravissant bustier en dentelle, rose rouge dans les cheveux, la belle s’attaque à Carmen, rôle qui lui sied comme un gant. Puis la belle se fait accompagner par deux membres de l’équipe qui lui servent de « silhouettes » pour l’air de la Périchole. Tout cela est merveilleusement bien incarné, à la fois très naturel et sophistiqué, magnifié par une ligne de chant impeccable.
Arrive un assistant avec un tabouret et une tablette : Marina Viotti a gardé Les Chemins de l’amour de Poulenc, seul air rescapé du programme initial, qu’elle ne chante jamais. Elle s’en sort évidemment très bien. De façon très intéressante, on sent l’interprète adapter son interprétation vers quelque chose de plus, disons, populaire, avec une technique proche de la comédie musicale. Son Padam, Padam lorgne du côté de Piaf tout en restant très personnel. Elle s’apprête alors à entonner la Chanson des vieux amants, qu’elle affectionne énormément et qui pour elle est l’un des plus beaux témoignages d’amour, mais on s’agite derrière elle. Elle s’interrompt pour remettre Brel à plus tard, car, nous explique-t-elle, son compagnon doit partir prendre un avion pour une répétition tôt le lendemain à Berlin. Nous avons donc droit à un très beau « Là ci darem la mano » que le couple chante en toute complicité. La belle ne s’attardera que quelques instants en coulisses pour prendre congé, avant de nous offrir ses rappels conclus avec une nouvelle Habanera.

Mark Kurmanbayev a su lui aussi conquérir le public, mais pas forcément dès le premier air, où il semble un peu crispé dans sa gestuelle par la suite beaucoup plus expressive. Mais la projection et la beauté de la voix au timbre riche et mieux que plaisant font le reste, pour « Se vuol ballare ». En revanche, l’air de Grémine nous touche profondément, empreint d’une ineffable trace de mélancolie et de noble désespoir. « La calunnia » est également très réussie, sauf pour la prononciation, qui laisse encore un peu à désirer, ce qui est compensé par la vis comica du jeune chanteur serbe. On l’apprécie tout autant en Escamillo ou en Don Giovanni. Les deux jeunes tourtereaux forment un très beau couple sur scène.

Ils sont avantageusement mis en valeur par l’Orchestre Appassionato qui frappe par sa jeunesse et sa bonne humeur. Un malencontreux couac de l’un des interprètes provoque les rires à peine contenus des autres instrumentistes, qui se lancent des œillades pétillantes, dans une bonne humeur générale et un plaisir de jouer qui rayonne. Le chef, Mathieu Herzog, semble s’en délecter avec bonhomie et assurance, sûr de sa formation et des interprètes, totalement en confiance. On souhaiterait proposer ce type de spectacle à tous ceux qui découvrent l’opéra pour sa qualité d’ensemble et son très fort capital de sympathie.



