On a un peu oublié Ludwig (ou Ludovic, ou Louis) Spohr (1784-1859) par ici. C’était un compositeur relativement important dans son temps, l’un de ces « petits maîtres » comme on les appelle qui ont créé, notamment à l’opéra, des jalons vers l’opéra romantique à l’instar d’un Carl Maria von Weber par exemple (qui lui n’est pas un « petit maître » !). Né à Brunswick, il y fera ses premières armes musicales, devient un violoniste très réputé et sera maître de chapelle de la cour des Gotha dès 1805. Sa renommée le conduit à diriger le fameux Theater an der Wien à partir de 1813 et c’est là qu’il commence la partition d’un opéra. Il en fera 10, mais son catalogue va très largement au-delà (symphonies, oratorios, lieder, abondante musique de chambre…).
L’opéra qu’il commence à écrire en 1813 est directement inspiré du mythe de Faust. Mais pas dans son adaptation par Goethe, parue en 1808, en tout cas pour sa première partie, ni même à partir de la version considérée comme la première à décliner ce mythe dans le théâtre moderne, signée Christopher Marlowe dans les années 1590. Son Faust à lui, vient d’un roman directement inspiré du mythe, paru en 1792 et signé d’un certain Friedrich Maximilian Klinger : Vie, actions et descente en enfer de Faust. C’est en tout cas sur cette base que le librettiste Joseph Karl Bernhard élabore son propre texte. Ce dernier fait d’ailleurs beaucoup plus penser à Don Giovanni qu’à Faust, comme le souligne Piotr Kaminski dans son indispensable 1001 opéras ! D’ailleurs, comme dans l’opéra de Mozart et contrairement aux autres Faust, il n’y a pas de rédemption pour ce dernier dans l’œuvre de Spohr.
Tout commence aussi par la quête de la jeunesse éternelle d’un vieux professeur désabusé au seuil de la mort, mais plutôt pour retrouver sa virilité, pour ainsi dire, en hésitant entre deux femmes : la jeune Röschen et Cunégonde, plus âgée, fiancée avec le comte Hugo. C’est parce qu’il pense que s’il était plus jeune tout serait plus facile qu’il fait appel à Méphistophélès… Ce dernier propose un pacte à Faust : la jeunesse et l’assouvissement de ses désirs contre son âme. Faust accepte dans l’idée qu’il pourra ainsi conquérir Cunégonde, vers qui il penche passionnément. Or, celle-ci est retenue, captive, par le chevalier Gulf, un vilain maléfique et Faust, rendu tout puissant par les pouvoirs conférés par Méphisto, la libère, ce qui a pour effet de la rendre amoureuse de son sauveur.
Elle n’en doit pas moins épouser le comte et, pour s’assurer de son succès définitif, Faust demande à la sorcière Sycorax de lui concocter une potion d’amour qu’il offre à sa belle, laquelle oublie instantanément le comte. Ce dernier, furieux, provoque Faust en duel. Comme on le verra chez Goethe puis Gounod, Méphisto donne le coup de main qu’il faut à son protégé et le pauvre comte passe de vie à trépas. Dans un éclair de lucidité face à l’horreur de son crime, Faust abandonne Cunégonde, mais aussi Röschen qui est également amoureuse de lui, et fuit.
La jeune Röschen, désespérée d’apprendre le crime de Faust et sa raison, se jette dans un lac, tandis que Méphisto conduit Faust au Blocksberg, où les sorcières se livrent à un sabbat diabolique. C’est à partir de cette orgie démoniaque que le diable va entrainer Faust vers les enfers, le damnant pour l’éternité. Comme Don Giovanni, en somme !
La partition, écrite durant le printemps et l’été 1813, doit être créée à Vienne, dans le théâtre de Spohr. Mais ce dernier se brouille avec le patron de la structure, le puissant comte von Erdöd, et démissionne après que ce dernier ait interdit la création.
Poussé par Carl Maria von Weber, qui dirigera d’ailleurs la première, c’est à Prague que l’opéra atterrit finalement, au théâtre des États, voici 210 ans ce 1er septembre. Spohr l’amendera en 1818 après avoir pris la direction de l’opéra de Francfort puis surtout bien plus tard, en 1851-52, lorsqu’il l’adaptera pour la scène londonienne.
On ne le sait peut-être plus aujourd’hui, mais l’influence de cette œuvre, que Spohr baptise « opéra romantique », sur l’évolution de l’art lyrique en Allemagne est loin d’être négligeable. Le sabbah inspirera Mendelssohn mais avant lui le créateur de l’œuvre, Carl Maria von Weber pour son Freischütz à venir, puis Marschner notamment. Le poète et critique E.T.A. Hoffmann soulignera lui aussi le caractère innovant de cette scène. Le traitement de l’orchestre ne sera pas sans influencer jusqu’à Wagner, notamment le chromatisme dont fait usage Spohr. Voici un extrait de cette version de 1816, au moment où tout va mal se terminer pour notre séducteur aveuglé par l’illusion créée par le diable, qui réclame enfin son prix.



