Le 48e enregistrement de la collection « Opéra français » du Bru Zane Label vient de sortir : on ne célébrera jamais assez cette initiative d’utilité publique. Œuvre patrimoniale s’il en est, Zampa de Ferdinand Hérold méritait amplement cette résurrection. L’exemple même de grand titre longtemps négligé, jalon de l’histoire de notre répertoire enseveli sous une chape faite de mépris et de méconnaissance. Singulier de ton comme dans ses typologies vocales, Zampa était certes moins apte à survivre dans la durée, à une époque largement structurée autour d’emplois définis. Le déclin général du répertoire français a fini d’enterrer l’œuvre, dont l’ère du disque n’a guère proposé que l’ouverture, plaisant pot-pourri de thèmes conforme à l’usage de l’époque.
Zampa ou la fiancée de marbre est créé en mai 1831. C’est la réponse de l’Opéra-Comique à la genèse de Robert le diable, dont on attend beaucoup à l’Opéra : le nez creux, le directeur sent passer le vent de ce qu’on n’appelait pas encore le fantastique, dans le romantisme naissant. Bien qu’abâtardi en Robin des bois, Der Freischütz de Weber a insufflé comme un souffle nouveau en 1824, et Paris s’est depuis enflammé pour La Dame blanche (1825), La Muette de Portici (1828), Guillaume Tell (1829) et Fra Diavolo (1830) ; Robert le diable fera effectivement fureur en novembre 1831, suivi par une éclatante reprise du Don Giovanni de Mozart en 1834. Voilà pour un contexte artistique où l’on croise bad boys, souffle romantique et frissons surnaturels, où Zampa trouve naturellement sa place.
Dans une Sicile fantasmée du début du XVIIe siècle, que le livret saupoudre de « gothique » et de superstitions, on célèbre la mémoire de la malheureuse Alice Manfredi, morte de la trahison de son amant. Camille doit épouser Alphonse quand débarque un inconnu qui, ayant pris en otage le père de la belle, exige de remplacer Alphonse à l’autel. Camille cède et ne peut rien révéler du chantage. Bravache, le forban passe une bague au doigt de la statue d’Alice : stupeur quand celle-ci referme ses doigts sur l’anneau (Mérimée s’en souviendra). L’intrigant personnage n’est autre que Zampa, corsaire recherché pour ses nombreux forfaits. Son identité est révélée à tous à la fin de l’acte, alors qu’il approche de l’autel avec Camille. Hélas, une missive royale vient immédiatement absoudre le brigand, et la noce se poursuit. Dans un troisième acte plus ramassé, Alphonse découvre encore que Zampa est son frère, celui même qui avait fait le malheur d’Alice douze ans plus tôt. Dans la chambre nuptiale, Camille implore Zampa de la laisser entrer au couvent, mais rien ne l’arrête. Au dernier moment, la statue d’Alice se substitue à Camille : saisi par sa main glacée, Zampa est entraîné tandis que les autres personnages se réunissent dans une vision lointaine.
Zampa diffère des autres proches succès de Favart : dans La Dame blanche, le surnaturel n’est qu’apparent, et Fra Diavolo est un brigand « pour rire ». Zampa, certes présenté avec le charme ambigu du mauvais garçon d’Opéra-Comique, va plus loin dans la noirceur, s’apprêtant à violer Camille avant de subir une punition divine à la hauteur de ses crimes. Zampa est ainsi le vrai pendant de Robert le diable à l’Opéra-Comique, alternant légèreté et grand drame, vocalité de « forts chanteurs » et virtuosité rossinienne : éloge de l’éclectisme d’alors.
Le beau et passionnant livret qui accompagne le disque détaille ces filiations. Il fait aussi le point sur la postérité immédiate de Zampa, que la distribution a pu compliquer : aucune clé de fa, et un rôle-titre écrit pour un quasi baryténor. De fait, beaucoup de barytons se sont saisis du rôle (mais aussi des rôles secondaires), non sans adaptations.
Il faut ici évoquer le mythique Chollet, dédicataire du rôle. Ce chanteur avait débuté dans les rôles de baryton aigu avant de se distinguer dans les parties de ténor, évoluant avec facilité dans une tessiture assez grave régulièrement couronnée d’aigus en voix mixte. Les rôles du Pré-aux-clercs (Hérold) et du Postillon de Lonjumeau (Adam) témoignent de ces qualités singulières, et ce n’est pas un hasard si Michael Spyres les a fait siens. L’Américain ne peut toutefois pas être partout, et c’est Julien Henric qui se charge de ramener Zampa sur le devant de la scène. Il le fait avec le brio nécessaire : l’ambitus est assumé avec aisance, et on applaudit le recours à la voix mixte, aussi musical qu’approprié. Musicalement bien servi avec un air à boire, un grand air à sections, une barcarolle, un arioso élégiaque et des ensembles, son Zampa a le charisme requis, entre séduction canaille et sombres éclats.
Si Chollet était un chanteur hors du commun, Mme Casimir, créatrice de Camille, ne l’était pas moins. Soprano bien timbrée et virtuose, la diva s’imposait elle aussi par la longueur d’une voix dont Isabelle du Pré-aux-clercs porte la marque (« Jours de mon enfance »). Dans un rôle presque exclusivement pathétique, Hélène Carpentier a le poids vocal qui convient et de la présence. L’aigu et la vocalisation sont moins évidents, et l’intelligibilité apparaît fluctuante, dommage.
Totalement chez lui dans un rôle de ténor léger classique, qu’il chante avec brio et dignité, l’admirable Cyrille Dubois ajoute une nouvelle réussite à son palmarès. Les figures comiques sont incarnées avec efficacité, mais on se dit qu’Héloïse Mas, Pierre Derhet et François Rougier avaient tout le tempérament requis pour en accentuer la caractérisation, notamment dans les dialogues.
Le succès de l’enregistrement doit beaucoup à la direction d’Erik Nielsen. Sous la joliesse des motifs, le chef va chercher l’atmosphère. Cette approche fait mouche dans un opéra-comique moins prodigue des mélodies dansantes qui s’imposent à la mémoire et font le succès du genre. Zampa s’impose plus par ses ambiances évocatrices et la mobilité de la composition, servie avec la fluidité et l’intensité nécessaires. Nielson peut compter sur un Münchner Rundfunkorchester aux petits soins, épaulé par un solide Chor der bayerischen Rundfunks.
En 2008, Favart avait tenté de redonner vie à Zampa – nous y étions. En mal de budget, avec un ténor dépassé, l’entreprise n’avait que partiellement convaincu, la mise en scène échouant à vendre des effets fantastiques qui peuvent vite paraître éventés. On y avait cependant apprécié le grand duo de Camille et Alphonse, les ensembles bouffes et la force des fins d’acte, notamment le finale complexe de l’acte II. Gageons qu’avec la prodigieuse évolution qu’ont connu le chant français et la perception de ce répertoire, les astres sont alignés pour que Zampa retrouve la scène. Avec ce bel enregistrement, le titre dispose désormais d’une jolie carte de visite.

