Werther n’avait plus été donné à Rennes depuis 1996 ; par ailleurs, le ténor Julien Behr était d’accord pour aborder ce rôle mythique que lui proposait le directeur du théâtre, Matthieu Rietzler. Dans le même temps, l’Opéra-Comique préparait une nouvelle production du chef-d’œuvre de Massenet, ce qui a permis une coproduction entre les deux institutions (auxquelles il faut ajouter Angers Nantes Opéra). Christophe Rizoud rendait compte en janvier dernier de la première parisienne (le spectacle est par ailleurs encore visible sur la plateforme d’arte.tv jusqu’en juillet 2027) et saluait notamment la performance de Pene Pati ainsi que la mise en scène de Ted Huffman.
C’est Alex Gotch qui reprend ici une mise en scène se caractérisant par une extrême sobriété. La cage de scène est visible pour un opéra d’habitude très intimiste, lui conférant ici une hauteur inusitée, le décor réduit au strict minimum, faisant appel à l’imagination du spectateur pour se représenter la terrasse, le jardin, la fontaine ou encore le charmant intérieur de la maison du Bailli qui semble un paradis aux yeux de Werther… Les rares accessoires (le sapin de Noël et ses quelques boules rouges, par exemple) suffisent cependant à évoquer un univers où l’on se sent chez soi, en phase et en parenté avec les protagonistes du drame lyrique merveilleusement mis en musique par Massenet. Le public retient son souffle et n’ose applaudir à la fin des airs, tant l’émotion se fait vive, bien au-delà de l’empathie. La finesse de la direction d’acteurs fait le reste et nous sommes au plus près des personnages et de l’intensité de leurs sentiments. La scène la plus impressionnante est sans doute celle de l’interlude symphonique : pendant que Charlotte court pour essayer d’arrêter Werther prêt au geste fatal, les membres de la famille retirent tous les accessoires, les uns à la suite des autres. De sobre, le décor se vide de tout, excepté l’orgue qui subsiste au fond du plateau. La scène finale s’accomplit dans un dépouillement absolu, ce qui nous projette en quelque sorte dans les bras de la jeune amoureuse où se vide de son sang (vous en saurez davantage sur le trucage de la mare de sang ici) celui qui ne peut vivre sans elle.
© Laurent Guizard
Difficile de rester de glace devant un tel dispositif qui nous met dans un état fusionnel avec la famille élargie du Bailli d’autant plus facilement que la distribution semble tout particulièrement homogène et harmonieuse. Nous vivons de premières amours puisqu’il s’agit pour presque tous de prises de rôles, à l’exception du Bailli. Et les chanteurs disent tous s’être bien entendus sur le plateau, ce qui transpire. Julien Behr est un Werther d’exception. La diction est irréprochable et la scansion d’un naturel confondant, jouissif à l’oreille. Tant dans les murmures que les puissants aigus qui déchirent littéralement les ténèbres voisines, la voix au timbre solaire et d’une délicatesse noblesse fait merveille. Ses souffrances nous touchent au plus haut point. Lucie Peyramaure, rompue au Répertoire français, aborde Charlotte en mettant l’accent sur le sérieux et la loyauté de la jeune fille avec toute la rondeur de son beau timbre chaud. Quand elle avoue son inclination pour Werther, le caractère passionné de la chanteuse prend toute son ampleur. À ses côtés, la délicieuse Manon Lamaison incarne une adorable Sophie, lumineuse et juvénile, toute de fraîcheur et débordante de vie, comme en attestent ses aigus brillants et cristallins. Anas Séguin réussit avec beaucoup de subtilité à restituer la complexité d’un Albert très à l’écoute et jamais dupe de ce qui se passe autour de lui. Le timbre est chaud et envoûtant. Marc Scoffoni semble se délecter totalement de ce rôle du Bailli auquel il est habitué, voix de stentor et autorité naturelle (et bienveillante) à l’appui. Benoît-Joseph Meier et Florent Karrer, en compères dont la bonne entente est évidente, donnent un relief inhabituel aux amis du Bailli et apportent la légèreté nécessaire à l’œuvre. Deux maîtrises se sont exercées au délicat emploi des six enfants du Bailli et la première équipe était tout à fait à son aise en ce soir de Première.
Dans la fosse, Chloé Dufresne semble déchaînée. Sa gestuelle expressive, vue de dos, exalte à elle seule les affres et la passion que sa direction met somptueusement en valeur, aidée par un Orchestre National de Bretagne tout en frémissements et puissantes ondes d’une belle unité sonore, avec un sublime Clair de lune. Au fil des douze soirées prévues, à Rennes jusqu’au 11 octobre, à Caen les 26 et 28 novembre, à Nantes du 14 au 22 mai, puis à Angers le 4 juin, nul doute que la belle réussite de cette première soirée ne se répète.
© Laurent Guizard

