Voilà une féérie farcesque assez inclassable, dont le livret assume très librement de frôler la frénésie et l’incohérence et dont la musique parvient à conjuguer un expressionnisme parfois violent et assourdissant avec une naïveté charmante dans les évocations du merveilleux – l’enfant turbulent né du croisement entre un ballet de Tchaïkovski et une symphonie de Chostakovitch. L’Amour des trois oranges semble venir en droite ligne d’un genre qui s’est perdu dans l’époque moderne, celui de la parodie : prenant l’objet « conte », l’opéra de Prokofiev le retourne comme un gant pour faire voir ses archétypes, ses conventions, ses absurdités et pour procurer au spectateur le plaisir de l’impertinence et de l’absurdité. Dans ce monde, rien n’est interdit : les oranges sont des princesses (ou l’inverse) et l’on meurt de soif à quelques pas d’une source, une sorcière laisse voir sa culotte et des spectateurs (internes) se querellent pour savoir si l’on veut voir du rire ou des larmes. Le curieux résultat de cette inventivité débridée est un opéra enthousiasmant et pétillant.
Alors que la production de Laurent Pelly est en cours de représentation à l’Opéra de Lyon, la distribution a fait le voyage à Paris pour une unique date au Théâtre des Champs-Élysées, en version de concert. On perd sans doute beaucoup de la saveur de cette fantaisie sans les décors et les costumes de celui qui s’est fait une spécialité du genre comique. Mais les chanteurs s’investissent tant pour incarner leurs personnages avec conviction et pour faire croire qu’ils évoluent dans un décor imaginaire que la soirée ne nous donne jamais l’impression de souffrir de ce défaut de mise en scène. Et même plus : un certain humour naît du décalage entre l’absurdité de la farce et les robes de couturier et autres fracs, nœuds papillon et queues-de-pie arborés par les chanteurs, des conventions de mode qui tombent elles aussi sous le coup du pouvoir de la comédie. Au petit jeu de la distanciation, un sommet est atteint quand surgit sur la scène cossue la Cuisinière de Jean-Fernand Setti, qui est, elle, affublée de son costume grotesque (perruque rousse, maquillage de guignol, faux-cul et rembourrage sous une robe noire crasseuse), arrachant rires et applaudissements aux spectateurs du TCE comme si on était au Cirque d’Hiver. Saluons donc l’engagement global de la distribution pour faire vivre scéniquement jusqu’au bout cet Amour des trois oranges.
Le plateau, par ailleurs, ne déçoit en rien. La pièce exige de nombreux solistes et des chœurs chantant dans de multiples configurations, ainsi qu’une bonne dose de force comique, et tout s’avère réuni sur la même scène. Le duo central voit s’opposer le Prince idéalement geignard de Linard Vrielink, franchement impayable dans sa veulerie et dans ses caprices et le Truffaldino de Robert Lewis, ténor héroïque et puissant incarnant un personnage vite dépassé par son comparse autoritaire, pourtant plus menu, physiquement et vocalement. Laurel et Hardy d’un soir, ils sont justement ovationnés lors des saluts.
Dans la myriade des autres rôles, notons l’efficacité comique de Lucie Roche, une Clarice à la voix de virago et aux manières de méchante belle-mère, et de Marc Mauillon, fidèle à lui-même dans son Pantalon sautillant, nasal et pleutre. On devine aussi, sous les couches de la farce, de belles promesses vocales : le baryton puissant et clair de Daniel Mirosław (Tchélio), le mezzo tout en legato velouté de Céleste Pinel (Sméraldine). Piotr Micinski campe un roi un peu compassé et engoncé dans son autorité, Damien Pass prête à Léandre son baryton au bel ambitus tandis qu’on retient en Fata Morgana la présence éclatante de Gabrielle Philiponet, à la voix teintée de métal dans ses aigus de grande méchante. Giulia Scopelliti est une Princesse charmante mais forcément plus pâle à cause du livret, qui ne lui prête pas les situations piquantes auxquelles les autres ont le droit. Tous, enfin, méritent d’être salués pour leur diction – à peine discerne-t-on une touche d’accent chez les quelques étrangers de la distribution.
Les chœurs de l’Opéra de Lyon se distinguent par leur netteté et leur engagement : sans cesse sollicités par la partition, tantôt en tutti tonitruants, tantôt par petits groupes comiques, ils relèvent le défi avec brio. Sous la battue ample et presque impériale du chef d’origine biélorusse Dmitry Matvienko, l’orchestre de l’Opéra de Lyon ne montre pas le moindre signe de faiblesse face à une écriture frénétique qui ressemble à une séance de sport en musique. Ils acceptent de bon cœur de grincer, brailler, chuinter quand il le faut, n’économisent pas leur fortissimo ni leurs élans dansants à tendance jazzy, assurant la réussite de la soirée.
