Née en 1941 dans le Kentucky, Judith Blegen aura connu une superbe carrière au Metropolitan Opera, où elle chantera durant 21 saisons (200 représentations et 19 rôles). Elle fit aussi quelques apparitions en Europe, notamment au Festival de Salzbourg. A New York, sa typologie vocale de soprano lyrique léger, plutôt que d’authentique colorature, lui permet d’aborder avec talent des rôles comme Adina dans L’Elisir d’Amore (filmé en direct avec Luciano Pavarotti), Sophie dans Der Rosenkavalier (également filmé), Susanna des Nozze di Figaro, Gilda de Rigoletto ou encore Mélisande. À Paris, on aura pu l’entendre à Garnier en Sophie du Rosenkavalier en 1977. Au Festival d’Aix-en-Provence, elle donne un récital au cloître Saint-Sauveur en 1982. Elle devait également participer à La Flûte enchantée, mais se retire de la production à la suite d’un désaccord avec le metteur en scène Lucian Pintilie (1). Sa voix n’était pas très puissante mais suffisamment projetée, le timbre lumineux remplissant sans problème la salle du Met. Chanteuse d’une exquise musicalité, Blegen a également une discographie et vidéographie assez abondantes où les tubes (La Bohème avec Caballé et Domingo, L’Elisir d’amore et Un ballo in maschera avec Pavarotti, Der Rosenkavalier avec Kiri Te Kanawa) côtoient des pages plus rares (la Lulu-Suite avec Pierre Boulez, Zaide). Le soprano avait 85 ans.
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Judith Blegen a donné les détails de son conflit avec Lucian Pintilie dans un entretien accordé à Bruce Duffie, le 1er octobre 1986 :J’étais à Aix-en-Provence pour une production de La Flûte enchantée (pour le rôle de Pamina). Je venais tout juste de participer à ma première production de cet opéra, à Hambourg, avec Achim Freyer. Il en avait conçu les décors et assuré la mise en scène. C’était un véritable artiste. Mais je trouvais sa production ridicule et je le lui avais dit. Cela m’avait valu d’être convoquée pour une sévère explication par Dohnányi. Freyer s’était plaint de mon comportement, me reprochant d’être difficile. J’étais donc très embarrassée et j’avais immédiatement présenté mes excuses à M. Dohnányi. J’étais sincèrement désolée d’avoir offensé quelqu’un à ce point. J’avais dit à Freyer : « Das ist mir Wurscht ! » (« Je m’en fiche complètement ! »). C’est une expression assez grossière, peut-être beaucoup plus forte en allemand que je ne l’avais imaginé. Après tout, c’est un artiste. Décorateurs, metteurs en scène, interprètes, nous sommes tous des artistes, et je sais combien j’ai toujours été sensible moi-même. Je l’avais manifestement blessé, et il était allé se plaindre de moi auprès de Dohnányi. Mais je n’avais pas cédé sur le fond, même devant Dohnányi. Je lui avais dit que j’étais désolée, mais que je n’aimais tout simplement pas qu’on plaque de l’avant-garde sur Mozart. Je n’ai rien contre l’avant-garde, mais qu’on ne la mélange pas à Mozart ! Je suis désolée, mais c’est ma position. Puis, à Aix-en-Provence, il ne s’agissait plus seulement d’avant-garde : c’était de la brutalité, de la cruauté, et je trouvais cela absolument contraire à la vérité de l’œuvre, profondément injustifiable. Prenez, par exemple, les épreuves du feu et de l’eau que doivent traverser Pamina et Tamino. Pour l’épreuve du feu, le metteur en scène avait imaginé que je tiendrais une torche dissimulée dans ma main. Aux yeux du public, cela devait donner l’impression que l’épreuve consistait, pour Pamina, à plonger volontairement sa propre main dans les flammes. C’était tellement grotesque ! Il y avait un ascenseur qui descendait sur une hauteur de trois étages. À ce moment-là, je devais sortir de cet ascenseur, le bras tendu, tenant ce qui était en réalité une torche, un peu comme la statue de la Liberté. Je devais descendre dans cet ascenseur jusqu’en bas, puis prendre la torche et la plonger dans un seau d’eau pour l’éteindre. Ensuite venait l’épreuve de l’eau. Pamina devait s’agenouiller devant ce seau et y plonger la tête ! Puis l’un des hommes en armure devait faire semblant de me maintenir la tête sous cette eau imaginaire, tandis que je devais me contorsionner des épaules pour montrer que je manquais d’air et que j’étais sur le point de me noyer. L’homme en armure devait alors me lâcher, et je pouvais sortir la tête de l’eau juste à temps pour chanter : « Ihr Götter, welch ein Augenblick ! Gewähret ist uns Isis’ Glück ! » « Ô dieux, quel instant ! Le bonheur d’Isis nous est accordé ! » Quand nous en sommes arrivés là, je me suis simplement dit : « C’est ridicule ! Je ne peux pas faire ça ! Je ne le ferai pas, un point c’est tout ! » Mais il y avait quelque chose d’encore plus brutal et cruel, juste avant le début de ces épreuves. Pamina entre en scène et chante cette phrase magnifique, absolument précieuse, parfaite : « Tamino mein, o welch ein Glück ! » C’est le moment où elle dit enfin : « Mon Tamino, tu es à moi maintenant, oh, quel bonheur merveilleux ! » Là encore, je me trouvais à une hauteur d’environ trois étages. Je devais apparaître derrière une porte battante, comme celles des saloons dans les westerns. C’était la première porte, celle qui faisait face au public. Puis une autre porte me cachait jusqu’au cou. Je devais donc chanter cette phrase merveilleuse ainsi, dissimulée jusqu’au menton, en regardant trois étages plus bas, de l’autre côté du plateau, vers Tamino, qui avait les yeux recouverts d’un bandeau noir et les mains attachées derrière le dos. Mais ce qui m’a véritablement fait craquer sur-le-champ, ce qui m’a fait fondre en larmes, avec des sanglots si incontrôlables que je ne pouvais absolument plus émettre le moindre son, c’est qu’un des hommes en armure était assis entre nous deux sur une banale chaise pliante, penché en arrière, en équilibre sur les deux pieds arrière de sa chaise, les deux pieds avant levés en l’air. Il me regardait avec un large sourire, un sourire narquois, promenant alternativement son regard de l’un à l’autre. Je me souviens avoir sangloté ce jour-là. J’ai complètement craqué, je me suis effondrée en larmes et j’ai quitté la scène. J’ai dit : « Je suis désolée, mais cette fois, c’est terminé. Je rentre chez moi immédiatement. J’abandonne, et peu m’importe ce que cela me coûtera, mais ça, je ne peux pas le supporter ! » Et c’est exactement ce que j’ai fait. Je suis simplement partie.