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Camilla Nylund : « Je ne sais pas pourquoi on en est arrivés là ! »

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Interview
13 août 2026
Brünnhilde des trois cycles jubilaires du Ring des Nibelungen à Bayreuth, Camilla Nylund évoque sans filtre ses difficultés avec la « mise en scène » concoctée par l’IA.

Avant deux Ring en version de concert (à Paris et au Carnegie Hall) vous chantez ici à Bayreuth les trois Brünnhilde dans trois cycles très concentrés. C’est un défi.
Certainement. Ceci dit c’est mon quatrième Ring ; le premier c’était à Zurich en 2022, puis à la Scala et à Vienne. On peut donc dire que j’ai abordé ce Ring ici à Bayreuth plus détendue. Mais celui-ci est tout de même très spécial avec cette « mise en scène » par l’intelligence artificielle. Dans un sens c’est plus simple parce que nous n’avons pas eu de répétition scénique, uniquement des répétitions musicales. Ensuite nous avons eu une répétition de scène où on nous a annoncé à quels endroits précisément nous devions nous tenir.
Vous le savez sans doute les concepteurs de cette production voulaient que nous restions debout, figés ; mais cela s’est avéré très difficile pour nous. Quand on a l’habitude de se déplacer sur une scène, je peux vous dire que c’est extrêmement fatigant de rester debout tout le temps au même endroit. Et puis ce n’est pas non plus une version de concert, car nous avons des costumes, d’une rare laideur d’ailleurs je dois dire !
Et en plus nous sommes assez loin du bord de scène ; il y a ce rideau transparent où les images sont projetées. Donc pas de décor en soi. Bref c’est une situation un peu particulière qui n’est vraiment pas simple mais au moins on pourra dire que ce ne sont pas les répétitions qui nous ont fatigués !
Je dirai que, en conséquence, il a été important de pouvoir nous concentrer sur le matériel musical avec Christian Thielemann.

Que diriez-vous de cette « mise en scène » ?
Il ne s’agit pas d’une mise en scène : nous ne voyons pas ce qui est projeté, ou très peu, nous ne voyons rien de ce qui se passe en réalité. Et en plus je sais que vous, spectateurs, vous nous voyez mal. Je pense qu’on n’arrive à distinguer les personnages les uns des autres que si l’on est assis dans les tout premiers rangs. Mais croyez-moi c’est difficile aussi pour nous : parce qu’il faut comprendre que lorsque nous chantons, nous ne livrons pas au public uniquement notre voix, mais aussi toute l’expression de notre corps.
Tout ceci fait que, à un moment donné, nous, les chanteurs, nous avons pris la liberté de nous mouvoir un peu sur scène, car il nous était insupportable de rester figés.
Et malheureusement nous n’avons jamais eu la possibilité d’échanger à ce sujet avec les responsables de ce dispositif. Quand nous avons demandé : « serait-il possible d’interagir un tant soit peu entre nous ? », on nous a répondu : «  Oui mais vous devez quand même rester à l’endroit qui vous est indiqué ». Mais nous avons quand même décidé de prendre une certaine liberté de mouvement et je pense que cela convient au public. Vous comprenez, cette musique recèle tellement d’émotions : par exemple au dernier acte de Walküre avec Wotan il est évident que nous devons au minimum nous regarder dans les yeux.

Je me suis demandé : « Comment Thielemann a-t-il pu laisser passer cela ? »
Oui, je me le demande aussi ; je n’en ai pas encore parlé avec lui. Je vais laisser passer un peu de temps mais je vais lui poser la question. Mais je crois que pour lui le plus important c’est l’alliance de la voix et de l’orchestre, que la voix soit à la bonne place. Mais encore une fois : être aussi éloignés les uns des autres sur scène, ce n’est vraiment pas beau. Alors bien sûr on me dira que ce Ring a connu des péripéties dans sa genèse ; on s’est même demandé à un moment : y aura-t-il un Ring en 2026, y aura-t-il le financement pour cela ?
D’un autre côté nous sommes dans un entre-deux car en 2028 une nouvelle production est prévue. Donc je pense qu’on a essayé de limiter les coûts, sans faire appel à un metteur en scène, même s’il y a une équipe technique de quatre ou cinq personnes. Bon en un mot, je ne sais pas pourquoi on en est arrivés là !
La réaction du public m’a intéressée, j’ai lu aussi des critiques –la plupart rejettent cette production et trouvent qu’elle n’est pas convaincante, qu’il y a trop d’images, qu’elles défilent trop vite et qu’elles ne sont pas suffisamment en lien avec la musique et le chant. Il y a même des images qui n’ont rien à voir avec Wagner ou avec le Ring.

Revenons à la musique et aux chanteurs de ce Ring. Michael Volle me fait l’impression d’être le Wotan idéal ?
Oui à coup sûr. Je n’ai connu que deux Wotan. Le premier a été Thomas Konieczny à Zürich, mais je n’ai peut-être pas ressenti autant d’émotions qu’à Milan [avec Volle]. Thomas représente pour moi le Wotan ancestral, le vrai père de tous les dieux ; tandis que Michael a quelque chose d’humain dans la voix. A Milan c’était la première fois que je ressentais autant d’émotions, j’ai même pleuré. Volle et moi sommes deux êtres très sensibles, il est père lui-même et cette scène [du troisième acte de Die Walküre] est tellement émouvante. Volle a en plus cette tendresse humaine et l’atout d’être germanophone de naissance. Thomas Konieczny a longtemps chanté Alberich et il en possède encore une certaine dureté dans la voix.

Les trois Brünnhilde sont très différentes, n’est-ce pas ?
Oui vraiment. Celle de Siegfried est certainement la plus fragile ; son réveil, les peurs qu’elle a connues depuis que son père l’a « répudiée ». Avant cela, elle était une guerrière, sans émotion. Et là, elle découvre de nouveaux sentiments, l’amour entre deux êtres. Ce qu’elle a vécu avec son père est incroyable : elle est exclue, elle n’est plus reine, plus Walkyrie, c’est terrible. Quand elle aperçoit Siegfried, l’émotion est à son comble.

Avant d’aborder Götterdämmerung, un dernier mot sur Die Walküre : comment se prépare-t-on à cette terrible entrée en scène au deuxième acte ?
On s’échauffe rapidement (rires), on vérifie que la voix est là. Dieu soit loué, je n’ai pas peur de ne pas atteindre les notes aigues ; je sais que je les maitrise, et que les ut dièses vont bien venir. Mais il faut quand même faire attention de ne pas en faire trop. C’est une des difficultés chez Wagner : ne pas se laisser emporter par ses émotions, garder le contrôle.

Vous avez une préférence entre les trois ?
En fait c’est Götterdämmerung que je préfère. Ici, c’est mon premier Ring avec Thielemann et les tempi sont un peu différents de ceux auxquels je suis habituée ; je les préfèrerais un peu plus allants et lui, il appuie parfois sur le frein !

Mais c’est bien le Götterdämmerung le plus difficile pour Brünnhilde ?
Oui mais j’aime beaucoup le chanter parce que je suis quelqu’un qui aime bien être actif sur scène. Mais ce qui est particulier ici à Bayreuth c’est la durée des entractes [à Bayreuth les entractes durent une heure]. Le premier acte avec le prologue dure deux heures, il est très éprouvant, très extrême. C’est vraiment un problème qu’il faut que j’arrive à résoudre, cette longueur de l’engagement. Pour Walküre, je n’ai que les deux derniers actes, cela va assez vite, et Siegfried encore plus bien sûr. Mais pour Götterdämmerung, les deux attentes sont longues, surtout après le deuxième acte, avant que je revienne pour la fin. Or, il est difficile de garder la tension, la concentration et de ne pas être trop fatiguée tout simplement.

Christian Thielemann ?
Je le connais depuis très longtemps, les années 90, il venait d’être nommé GMD [Generalmusikdirektor] du Deutsche Oper Berlin. Puis nous nous sommes un peu perdus de vue, et retrouvés ici à Bayreuth, ainsi qu’à Dresde.
Ce qui lui est propre c’est sa musicalité, sa façon de travailler, il est incroyablement sérieux dans le travail. Je l’ai souvent observé, notamment à Vienne avec les Wiener Philharmoniker. Là-bas ce qui est particulier c’est que la fosse est peu profonde ; depuis la scène on voit donc très bien les musiciens.
Thielemann c’est en quelque sorte un metteur en scène de la fosse d’orchestre. Il prépare très bien en amont, et ce qu’on voit c’est que les musiciens viennent manger dans sa main ! Il a un don, un rayonnement, et puis son expérience ! C’est quelqu’un de très convaincant. Ce n’est pas toujours facile de travailler avec lui ; je dirais qu’il n’est pas là pour accompagner, il est là pour guider, pour mener. Je pense que cela vient de sa jeunesse, de la façon dont il s’est approché de la musique, avec Karajan. Mais avec lui on se sent en sécurité, il est sûr de lui.

Quand vous avez commencé avec un répertoire très lyrique, aviez-vous en tête les rôles que vous chantez aujourd’hui ?
Non, du tout. Bien sûr j’ai vite remarqué que ma voix était capable de montrer plus de force. Mais je n’imaginais pas que je suivrais la voie des rôles dramatiques. Cela s’est fait grâce à ma première Elisabeth [Tannhäuser] en 2003 . Et puis j’ai changé de professeur ce qui m’a fait gagner de la force et du volume. Ce qui m’a beaucoup apporté aussi ce sont mes passages dans deux troupes : Hanovre (quatre années) et Dresde (deux années). Dès ma première année à Hanovre j’ai fait mon premier Ring ! Première Fille du Rhin, puis une des Walkyries ! Ensuite j’ai enchaîné avec La femme sans ombre, Les Maîtres chanteurs  (j’y ai chanté ma première Eva, beaucoup trop tôt c’est évident !), la Comtesse de Capriccio etc…J’ai beaucoup travaillé et j’ai appris le métier, j’ai même chanté l’opérette ( Roselinda dans La Chauve-souris). A Dresde, après la chute du Mur on a voulu reconstruire un grand opéra et on m’a proposé de chanter Strauss. Ce fut une immense opportunité. J’ai chanté ma première Maréchale, Arabella, et donc la Comtesse de Capriccio. Puis j’ai fait ma première Léonore et ma première Salomé. Ce furent deux rôles très importants pour moi et qui m’ont ouvert des portes.
Bon bien sûr j’ai oublié beaucoup de ces rôles mais ce qui est intéressant c’est que je remarque que ces rôles demeurent dans mon disque dur si je puis dire. Quand je regarde à nouveau ces partitions, je me dis : « Mon Dieu, est-il possible que j’ai déjà chanté cela ? » Cela vient de m’arriver récemment avec Marietta [Die tote Stadt ] : je l’avais chantée en 2011 à Helsinki et je vais le rechanter à Grafenegg. Mais en fait la mémoire revient vite.

N’y a –t-il pas le risque que Camilla Nylund ne soit plus demandée aujourd’hui que pour les grands rôles de Wagner et Strauss ?
Je voudrais l’éviter ; je le dis aux agences et aux chefs que j’aimerais chanter d’autres choses, mais quand je regarde mon agenda qu’est ce que je vois ? J’enregistre un disque de lieder de Strauss, puis Die tote Stadt, puis je serai en tournée avec Berlin et Thielemann à Shangai (Rosenkavalier).

On en revient toujours à la Maréchale.
La Maréchale je crois que pour moi c’est le Rôle straussien avec une majuscule. Bien sûr c’est fantastique de chanter l’Impératrice [La femme sans ombre] ou Salomé, Arabella  ou Ariadne (Strauss a aimé la voix de femme comme aucun autre compositeur) mais dans Rosenkavalier je profite de chaque note, de chaque moment. Par exemple cette vieille production viennoise d’Otto Schenk a été une révélation pour moi. Nous l’avons donnée au Japon l’automne dernier avec l’Opéra de Vienne et j’ai refait une série à Vienne en mai. Et une journaliste qui a fait la recension de ce spectacle a tout compris en écrivant que chaque geste, chaque mot chez la Maréchale font sens. Pour chanter ce rôle il faut une certaine expérience de la vie ; je le chante aujourd’hui autrement qu’il y a vingt ans c’est sûr (je l’ai d’ailleurs travaillé avec Elisabeth Söderström à Stockholm) et j’espère le chanter encore longtemps.
Elektra en revanche non. Chrysothémis oui mais pas Elektra qui est un voicekiller.

De nouveaux rôles ?
Oui l’été prochain je vais prendre le rôle de Maddalena d’Andrea Chénier en Finlande. Car voyez-vous j’aime énormément chanter l’italien mais malheureusement on me le propose peu. J’ai fait ma première Turandot à Dresde. Aida j’aimerais bien mais on ne me le propose pas. J’ai fait très peu d’opéras français malheureusement, Antonia (Les contes d’Hoffmann) à Hanovre, Micaëla mais c’est tout. J’aimerais faire Marguerite de Faust et surtout Dialogue des Carmélites (mon mari en a toujours rêvé !).

Isolde est plus difficile que Brünnhilde ?
C’est différent. Comme je vous le disais ici à Bayreuth le problème c’est la longueur des entractes, surtout le second avant le retour d’Isolde. Même chose pour Götterdämmerung. Pour Isolde, tout dépend du chef, de la mise en scène. Mais j’ai encore beaucoup à découvrir dans ce rôle que j’ai chanté pour la première fois en 2022. Puis je l’ai fait deux fois à Bayreuth [ici et ] mais c’était difficile.. La scène était entièrement ouverte au troisième acte et pour l’acoustique c’était difficile et la mise en scène était compliquée ; on aurait pu faire beaucoup plus, on était un peu prisonnier par tout ce qui était sur la scène !

Vous pourriez travailler avec n’importe quel metteur en scène aujourd’hui ?
Oui je suis ouverte aux visions, aux points de vie différents. Nous faisons un métier du « learning by doing » et donc c’est toujours intéressant de travailler avec différents metteurs en scène. Je fais ce métier depuis trente ans exactement et je travaille maintenant avec des  metteurs en scène qui sont plus jeunes que moi et qui ont parfois peur de travailler avec quelqu’un qui a de l’expérience. Même chose pour les chefs : beaucoup ne veulent pas travailler avec des chanteurs qui ont de l’expérience de peur qu’ils apportent les défauts des autres chefs ! Tout le contraire de Thielemann qui est heureux de jouer avec des chanteurs qui ont déjà l’expérience des rôles.

Des modèles de cantatrices ?
Birgit Nilsson car elle a conservé sa voix jusqu’au bout ; ne s’est pas laissée entraîner vers des rôles qui n’auraient pas été pour elle. Elle avait les pieds sur terre.

 

 

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