Forum Opéra

GRETRY, L’Amant jaloux

Partager sur :
CD
4 septembre 2026
Après une longue éclipse, le retour de Grétry ?

Note ForumOpera.com

4

Infos sur l’œuvre

André-Ernest-Modeste Grétry
L’Amant jaloux, ou les Fausses apparences
Comédie mêlée d’ariettes
Livret de Thomas d’Hèle, d’après The Wonder, a Woman Keeps a Secret, de S. Centlivres
Création à Versailles, le 20 novembre 1778

Détails

Léonore
Magali Simard-Galdès
Isabelle
Hélène Guilmette
Jacinte
Guylaine Girard
Don Alonze
Pierre Derhet
Florival
Artavazd Sargsyan
Lopez
Matthieu Lécroart

Arion Orchestre Baroque
Direction musicale
Mathieu Lussier

Coproduction du Centre de Musique Baroque de Versailles

2CD Atma Classique, ACD2 2830, de 31 et de 54 mn 12, enregistrés en mai 2025 à l’église Saint-Augustin de Mirabel, Québec, Canada

Seuls les Liégeois, légitimement fiers de leur compatriote, avaient osé enregistrer l’ouvrage, dès 1978, (Edgar Doneux, avec Jules Bastin, tous deux également Liégeois, Mady Mesplé et d’autres, pour VSM devenue EMI). Il aura fallu attendre 2009 – l’année Grétry – pour que Benoît Dratwicki, ardent défenseur de la musique française, nous l’offre à Versailles puis à Paris (*). Depuis, c’est à Sydney (2015, dir. Helyard, un CD Pinchgut sorti en 2017), puis au Québec, dans une version réduite pour cinq instruments (2020, Atma, déjà), que L’amant jaloux est réapparu dans son intégralité. En 2021, Jean Duron, dont l’intense activité au CMBV est connue, y consacrait une étude (collective : L’amant jaloux, livret, études, commentaires), référence incontournable éditée par Mardaga, l’éditeur (liégeois) dont les publications musicales font autorité.

Pour d’obscures raisons, la postérité lui a préféré Zémire et Azor et Richard Cœur de Lion. Mais c’est à un authentique opéra-comique que nous avons affaire, même si l’Amant jaloux est qualifié de « comédie mêlée d’ariettes ».  (**). Cinq ans avant que la construction de la salle Favart soit dédiée au genre si prisé, L’amant jaloux est agencé comme un opéra, avec une ouverture symphonique ample et développée, airs, duos, ensembles lyriques où la voix s’épanouit pleinement, au service d’une action dramatique construite avec soin, mêlant scènes parlées et chantées, dans le but d’émouvoir et de faire sourire le public. On est très loin de la farce des tréteaux de la Foire, même si certaines scènes ou airs jouent sur le quiproquo, relevant d’un comique à la Lesage ou à la Beaumarchais (***).

L’ouvrage connut un succès durable et une diffusion internationale. Les arrangements de l’ouverture, des airs et des ariettes, furent nombreux pour toutes sortes de formations. Dans ses Mémoires (Tome I, pp. 307 à 326), Grétry lui-même nous en résume l’action : « Un jaloux fougueux [Don Alonze] avec Léonore, douce, tendre et indécise ; un Lopez homme d’ordre, comme sont les bons négociants, avec une soubrette dégourdie [Jacinte] ; un jeune Français bien vif [Florival], avec Donna Isabelle, qui a toute la gravité espagnole. Chaque acte amène d’ailleurs une situation remarquable. Au premier, la fuite d’Isabelle, après s’être cachée dans le cabinet ; au second, la sérénade de Florival ; au troisième, la scène du jaloux qui trouve Florival dans le jardin, et le père arrivant en bonnet de nuit pour les séparer : les équivoques sont d’ailleurs si adroitement placées dans le courant du dialogue, que l’esprit est toujours occupé agréablement. » Précisons que Lopez est le père de la jeune Léonore, également fortunée et veuve, amie d’Isabelle, qui se réfugie chez elle après avoir été sauvée d’une agression par Florival, militaire séduisant, épris d’elle, qu’il croit s’appeler Léonore. Or, Don Alonze, frère d’Isabelle, jaloux, fougueux, aime précisément Léonore… Tout ça, non seulement la trame, mais aussi la musique, renvoie à Beaumarchais. Mozart qui séjournait à Paris en 1778, sera probablement influencé par Grétry pour écrire Le Nozze di Figaro.

 Avec un métier très sûr – c’est son 23ème ouvrage lyrique – Grétry use de l’orchestre pour souligner les aspects comiques comme sensibles de cette délicieuse comédie. Sa prosodie, toujours juste, est servie par une mélodie raffinée. La grâce, la délicatesse, l’invention sont toujours au service de l’émotion. La vérité psychologique est manifeste.Mieux que les airs à numéros qui régneront durant cent-cinquante ans, avec intelligence des situations dramatiques, Grétry adapte souplement sa musique au déroulement de la comédie. Les ensembles sont fouillés, d’une caractérisation jamais atteinte auparavant. Ainsi le finale du I, « Plus d’égards… », pris avec vivacité par notre jaloux colérique tourne-t-il à sa confusion lorsque c’est Isabelle qui sort de sa cachette (« Fuyez, Madame… » annonçant Le Nozze di Figaro). Un quatuor éblouissant ferme le premier acte. Auparavant, le trio des femmes, amorcé par Isabelle (« Victime infortunée »), avec l’incise passionnée de Florival, n’est pas moins admirable. Rien de conventionnel, mais au contraire, une anticipation d’une modernité surprenante (suspensions, insertion de brefs passages récitatifs, tempi et métrique renouvelés, virtuosité toujours porteuse de sens…). L’ample sextuor sur lequel s’achève la comédie suffirait à lui seul à réhabiliter Grétry comme un grand musicien (****), admirable dans sa construction subtile, musicale et dramatique, où l’expression de chacun est caractérisée à souhait.

La distribution est judicieuse, équilibrée. Si on connaît le défi que représente de confier aux chanteurs les dialogues enregistrés, ces derniers, tous francophones, s’en tirent honorablement. Les enchaînements parlé-chanté sont bien gérés. Les trois voix de femmes sont bien reconnaissables, entre la soubrette, sa maîtresse et son amie. Leur trio, où Isabelle chante son infortune est remarquablement conduit. Les hommes, réunis avant le finale (« sans trop dire ») ne sont pas en reste. Léonore est confiée à Magali Simard-Galdès, soprano québecoise, familière de ce répertoire. « Je romps la chaîne », qui ouvre le deuxième acte, est particulièrement exigeant, à la hauteur du drame que vit l’héroïne. La voix, homogène et riche en couleurs, est aussi ample que soutenue, la virtuosité est au service de l’expression. Hélène Guilmette est Isabelle. Son air « Victime infortunée » nous touche. Accompagné des seules cordes, son duo avec Florival (« Je sens bien que votre hommage ») est empreint de grâce et de noblesse, toujours au service de l’émotion. La Jacinte que nous vaut Guylaine Girard est bien la soubrette astucieuse attendue, une Suzanna en puissance. L’émission est claire, vive et piquante à l’occasion. Son air « D’abord amante soumise » avec les cors, de belle facture, est à retenir.

Pierre Derhet donne toute la passion attendue à l’amant jaloux, Don Alonze. Nos deux ténors, avec Artavazd Sargsyan (Florival, son supposé rival), répondent à nos attentes. Si le premier confirme ses qualités mozartiennes (« Cruelle, de ma douleur mortelle… », l’émission du second (militaire français d’Ancien Régime) annonce déjà Rossini et Donizetti. Sa sérénade (avec mandoline obligée) anticipe celle de Don Giovanni.  On ne présente plus Matthieu Lécroart , qui campe un Lopez dont la présence est indéniable. Outre la colère retenue du prospère négociant (« plus de sœur, plus de frère »), on retiendra le bref air « Le mariage est une envie », où Grétry illustre la folie (du mariage) par les Folies d’Espagne. Les moyens sont sûrs et la technique irréprochable.

L’Arion Orchestre Baroque, dirigé par Mathieu Lussier, sert fort bien cette musique raffinée, colorée, agile. Les deux cors, les flûtes, les hautbois et les bassons, ces derniers se joignant aux basses, suffisent à colorer les textures, avec des soli bienvenus. Les cordes, pour lesquelles Grétry use régulièrement des pizzicatti, sont vives et bien articulées. L’attention portée au chant est évidente, sans faire oublier le traitement orchestral, exemplaire. Son sens lyrique, son énergie rythmique, sa dynamique n’appellent que des éloges.

Puissent nos scènes lyriques s’emparer de ce bijou et lui rendre la place qui lui est due, pour le plus grand bonheur des publics !

(*) https://www.forumopera.com/spectacle/un-coup-pour-rien/ (Versailles, 2009); https://www.forumopera.com/spectacle/lamant-jaloux-paris-opera-comique-feux-dartifices-amoureux/ (Paris, Opéra-Comique,2010). Jeremy Rohrer et son Cercle de l’Harmonie nous laissent un DVD, réalisé à Favart, comme témoignage de cette production, mise en scène par Pierre-Emmanuel Rousseau.

(**) José Bruyr, il y aura bientôt un siècle, le citait comme l’un des trois chefs d’œuvre de l’opéra-comique (à côté des Noces de Figaro et du Barbier de Séville).)

(***) Grimm soulignait la qualité de la collaboration entre le librettiste et le musicien, écrivant qu’il n’y avait peut-être aucun poète « dont le génie ait sympathisé plus heureusement avec celui de Grétry », aucun qui lui ait fourni « des sujets et des situations plus analogues au caractère de sa musique ».

(****) Les opéras comiques (comédies mêlées d’ariettes) de Gluck, à peine antérieurs, si savoureux, sont d’une écriture beaucoup moins soignée, dans la tradition du théâtre de la Foire.

Commentaires

VOUS AIMEZ NOUS LIRE… SOUTENEZ-NOUS

Vous pouvez nous aider à garder un contenu de qualité et à nous développer. Partagez notre site et n’hésitez pas à faire un don.
Quel que soit le montant que vous donnez, nous vous remercions énormément et nous considérons cela comme un réel encouragement à poursuivre notre démarche.
acd22830-1

Note ForumOpera.com

4

Légende

❤️❤️❤️❤️❤️ : Exceptionnel
❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier

❤️❤️❤️❤️❤️ : Exceptionnel
❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier

Note des lecteurs

()

Votre note

/5 ( avis)

Aucun vote actuellement

Infos sur l’œuvre

André-Ernest-Modeste Grétry
L’Amant jaloux, ou les Fausses apparences
Comédie mêlée d’ariettes
Livret de Thomas d’Hèle, d’après The Wonder, a Woman Keeps a Secret, de S. Centlivres
Création à Versailles, le 20 novembre 1778

Détails

Léonore
Magali Simard-Galdès
Isabelle
Hélène Guilmette
Jacinte
Guylaine Girard
Don Alonze
Pierre Derhet
Florival
Artavazd Sargsyan
Lopez
Matthieu Lécroart

Arion Orchestre Baroque
Direction musicale
Mathieu Lussier

Coproduction du Centre de Musique Baroque de Versailles

2CD Atma Classique, ACD2 2830, de 31 et de 54 mn 12, enregistrés en mai 2025 à l’église Saint-Augustin de Mirabel, Québec, Canada

Nos derniers podcasts

Nos derniers swags

En attendant le bicentenaire…
CDSWAG

Les dernières interviews

Les derniers dossiers

Zapping

Vous pourriez être intéressé par :

Radical !
Georg NIGL, Alexander GERGELYFI
CD