Seulement six productions pour cet opéra depuis sa création en 1956 jusqu’aujourd’hui, et une seule version intégrale au disque. L’Avant-Scène Opéra célèbre son n° 350 en mettant en pleine lumière La Tempête, unique opéra de Frank Martin, incroyablement ignoré par toutes les maisons d’opéra ou presque. C’est sa prochaine présentation par le Grand Théâtre de Genève (1) qui offre prétexte à un ensemble de documents aussi complet qu’utile.
On y trouvera notamment le livret original en allemand, celui de la création viennoise en 1956 sous le titre Der Sturm, et sa traduction en français par Pauline Martin (sœur de) pour la création en français en 1967, déjà au GTG, l’une et l’autre sous la direction d’Ernest Ansermet, grand ami de Frank Martin.
Le chemin vers l’opéra
La tentation de l’opéra venait de très loin pour lui (et Alain Corbellari le raconte). Les pièces pour voix jalonnent son parcours, de la cantate Le Vin herbé, autour de la légende de Tristan et Isolde sur des textes de Joseph Bédier, jusqu’au cycle Le Cornet d’après Rilke ou aux Six monologues de Jedermann, d’après la pièce de Hofmannsthal. Mais il faudrait citer aussi ses musiques de scène (dont celle pour un Roméo et Juliette) ou le ballet Die blaue Blume. Tout cela complétant la silhouette d’un compositeur, qui ne se résume pas à son inspiration religieuse (la Messe à double chœur, In terra Pax, Golgotha).
Fantaisie et mélange des genres
Il songe à La Tempête dès la fin des années 1940 et donne en 1952 ses Five Ariel Songs, sur des textes de la comédie de Shakespeare, qui préfigurent la manière dont il traitera le personnage d’Ariel, l’esprit de l’air : non pas un chanteur ou une chanteuse, mais un chœur d’une impalpable légèreté.
Contrairement à l’image d’un austère compositeur calviniste qu’on pourrait avoir de lui, c’est la fantaisie de son humeur qui étonne dans sa Tempête. Tel Shakespeare, il s’amuse au mélange des genres et des écritures musicales. Des transparences maritimes (un peu debussystes) de l’ouverture, au grand spectacle très cinéma de la scène de tempête, avec vents dans les voiles et gabiers dans la mâture, au dodécaphonisme de l’apparition de Caliban, créature maléfique, ou aux rythmes jazzy (un fox-trot) de l’apparition du roi de Naples et de sa suite, sans parler de l’orchestration à la Brecht-Weill des scènes bouffes, l’inspiration est constamment changeante. L’analyse musicale qu’en font Fabre Guin et Nicolas Munck (avec exemples sonores téléchargeables) est passionnante.
De la vengeance à la clémence
Le ton peut être élégiaque pour évoquer l’idylle entre Miranda (la fille de Prospero) et Ferdinando (fils du roi de Naples et ténor lyrique), mais s’interrompre et devenir burlesque pour les complots foireux de Stephano (un ivrogne) et Trinculo (un bouffon), ou plus sérieusement politique pour ceux de Sebastiano et Adriano. On manigance et on complote beaucoup sur cette île mystérieuse.
Le personnage le plus complexe étant bien sûr Prospero, assoiffé de vengeance : il a été chassé de son fauteuil de duc de Milan par son frère Antonio, alors qu’il s’était éloigné du pouvoir pour se plonger dans l’étude. C’est sans doute dans les livres qu’il trouva sa sagesse, mais aussi ses pouvoirs magiques, qui lui permettent de libérer Ariel ou de faire de Caliban son esclave.
Ainsi s’entremêlent les thèmes : l’esclavage et la liberté (Caliban et Ariel), le pouvoir et ses corollaires (le complot, l’usurpation, le cynisme), la vengeance et la clémence, et peut-être aussi l’absurdité de la vie humaine, où le douloureux côtoie le dérisoire. De cet éventail de situations, Frank Martin tire prétexte pour virevolter et changer constamment d’humeur.
Une œuvre à redécouvrir
La création à Vienne aurait dû être portée par Karl Böhm (avec Fischer-Dieskau, Seefried et Patzak), mais Böhm se retira de son poste de directeur de l’opéra, suivi de ces trois interprètes ; elle le fut finalement avec Eberhard Wächter, Christa Ludwig et Anton Dermota, sous la direction d’Ansermet. Petit succès d’estime sans plus (huit représentations au total pendant les trois saisons où l’œuvre resta au répertoire du Staatsoper) pour ce qui fut la seule création contemporaine de l’immédiat après-guerre.
Onze ans plus tard, c’est le même Ansermet qui dirigeait à Genève Ramon Vinay, Gisèle Bobilier et Eric Tappy. Il en reste un enregistrement live disponible sur YouTube, seule intégrale en français.
Dans la période récente, on ne trouve que Zürich (1974), Amsterdam (2008) et Saarbrücken (2018). La production d’Amsterdam a donné matière à un enregistrement intégral en allemand (Der Sturm, donc) sous la direction de Thierry Fischer, grand spécialiste du compositeur (Hyperion).
À noter que Fischer-Dieskau a enregistré en 1963 deux monologues de Prospero, avec le Philharmonique de Berlin dirigé par Frank Martin, et que ce sont deux choses splendides (associées aux Monologues de Jedermann, non moins beaux).
1. À partir du 16 septembre 2026, représentations au BFM de Genève, avec une distribution presque entièrement francophone, les trois rôles principaux étant tenus par Stéphane Degout, Catherine Trottmann et Julien Dran, sous la direction musicale de Thierry Fischer, dans une mise en scène de Netta Jones.



