Rival malheureux de Lully, évincé des faveurs du Roi et de la cour mais soutenu par la Duchesse de Guise, Marc-Antoine Charpentier laisse une œuvre encore partiellement mal connue aujourd’hui, en particulier dans le domaine de la musique d’église, alors que rien dans la qualité des œuvres elles-mêmes ne semble justifier une place de second rang. C’est à cette injustice que s’attaque le jeune ensemble La Nébuleuse, ensemble fondé en 2021, pendant les longues plages de temps laissées libre par les épisodes de confinement successifs, sous l’impulsion du luthiste Gabriel Rignol, et formé de chanteurs et d’instrumentistes pour la plupart issus du Conservatoire National Supérieur de Lyon. Désireux de s’attaquer à des répertoires peu courus, ils proposent dans leur premier enregistrement toute une série de motets à mi-chemin entre le grand motet à la française – le plus souvent à cinq voix – qui requiert un grand orchestre et les petits motets simplement soutenus par l’orgue. Plus que le sujet du texte latin, il semble que c’est essentiellement les moyens dont disposait le commanditaire et les circonstances de l’exécution de l’œuvre qui dictaient l’ampleur de l’accompagnement instrumental, et donc l’appartenance à un genre ou l’autre.
Proposer tout un disque de motets est sans doute une gageure, l’ennui pourrait bien être le principal risque d’une entreprise comme celle-ci. Ces motets n’ont jamais été conçus pour être écoutés les uns à la suite des autres pendant plus d’une heure, mais au contraire pour être interprétés isolément au cours d’un office ou d’une célébration. Comme c’est souvent le cas aujourd’hui en concert, les œuvres de Charpentier sont donc alternées avec des pages instrumentales d’autres compositeurs de la même période mais d’inspiration largement similaire, Henry du Mont et Sébastien de Brossard, une heureuse diversion pour l’oreille de l’auditeur, et sans doute une respiration salutaire pour les chanteurs lorsqu’ils présentent ce même programme en concert.
Il faut souligner le soin apporté par les musiciens à la réalisation de ce premier enregistrement, qui constitue pour eux une très belle carte de visite. Justesse impeccable, diction très claire, excellent équilibre entre les parties vocales et instrumentales, on sent l’équipe très soudée et fort attentive aux détails, avec une excellente connaissance du style de la seconde moitié du XVIIe siècle français. La qualité de la réalisation est indéniable.
La distribution vocale est parfaitement homogène, l’écoute respective des chanteurs leur permet de privilégier la sonorité de l’ensemble – et donc la clarté du discours – sur les performances individuelles. L’accompagnement instrumental présente les mêmes qualités et donne lui aussi entière satisfaction. La plus grande difficulté reste d’apporter à chaque pièce une identité propre, un caractère qui la distingue des autres et qu’il n’est pas toujours aisé de trouver dans l’écriture elle-même. L’ensemble s’y efforce en variant l’expression, en apportant des contrastes dans la dynamique, processus qui pourrait probablement être poussé plus avant. L’oreille y trouverait davantage de diversité, des points de repère pour l’esprit, notamment l’évolution de l’écriture de Charpentier entre ses débuts italianisants et les œuvres plus tardives où s’affirme le goût français, déterminant dès lors une écoute un peu moins austère.



