Si Ravel aujourd'hui...

Gérard Pesson, Musique de chambre, Cantates

Par Laurent Bury | ven 29 Juin 2018 | Imprimer

Si Ravel était notre contemporain, il s’appellerait peut-être Gérard Pesson.  Par le raffinement de son écriture, par le côté ludique dont ses créations sont rarement exemptes, Pesson s’inscrit dans la même lignée que tout un pan de la carrière de Maurice Ravel. Ce n’est évidemment pas l’hispanisme qu’on retrouve chez lui, mais plutôt la subtilité orchestrale d’œuvres comme les Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé, par exemple, dont on retrouve ici la parcimonie, la décantation sonore.

Ce double CD que publie NoMadMusic (qui avait déjà proposé en 2015 son stupéfiant travail sur La Coquette trompée de Dauvergne) permet de balayer presque deux décennies dans la carrière de Gérard Pesson. Les œuvres réunies sur les deux disques couvrent un période allant de 1992 à 2011, et font la part belle à la voix. L’intégralité de la seconde galette est consacrée aux trois cantates formant Cantate égale pays, composé entre 2007 et 2010. Autrement dit, une bonne manière de se familiariser avec un compositeur français de notre temps, ce qui n’est pas si courant au disque et qui mérite en soi d’être salué.

Le rapport à Ravel apparaît avec évidence dans les Cinq Chansons écrites en 1999 sur des poèmes de Marie Redonnet et destinées à être interprétées avec les Chansons madécasses, par le même effectif vocal et instrumental. Si l’on pense ici à Ravel, c’est aussi à cause de l’exotisme délibéré de certaines de ces mélodies, en particulier. La soprano Marion Tassou reprend ici une partition initialement destinée à une voix de mezzo (c’est Katarina Karnéus qui en avait assuré la création, au Châtelet en 2000) : à aucun moment l’auditeur n’a le sentiment qu’une voix plus grave soit absolument indispensable, et l’interprétation rend justice à la quotidienne étrangeté des textes de Marie Redonnet.

Pour Cantate égale pays, le lien avec Ravel réside cette fois dans l’hommage au XVIIIe siècle tel qu’avait pu le pratiquer l’auteur du Tombeau de Couperin, en reprenant des formes musicales anciennes pour mieux leur procurer un rhabillage incontestablement moderne : toccata, choral, et l’idée même de cantate renvoient ici à Bach. Et l’on pourrait trouver quelque chose de ravélien dans l’utilisation même de la voix, savamment distillée goutte à goutte, loin de tout déchaînement d’ampleur romantique. Les poèmes mis en musique ont quelque chose de mallarméen dans leur économie raffinée, mais le deuxième des trois volets, inspiré par la poésie de Gerard Manley Hopkins, renvoie explicitement à Purcell et, à travers lui, à Benjamin Britten, d’autant qu’il fait intervenir une voix de contre-ténor, hommage à l’Orpheus britannicus mais aussi à celui qui confia à Alfred Deller son premier rôle scénique dans l’opéra A Midsummer Night’s Dream. Dans la diction des textes de Mathieu Nuss et d’Elena Andreyev, on pourra trouver parfois une pointe d’accent anglais aux six membres de l’ensemble vocal EXAUDI, qui devient évidemment un atout pour déclamer les poèmes de Hopkins. On admire néanmoins la pureté du son, les impressionnantes notes très longtemps tenues des sopranos, dans un climat qui évoque parfois les premières phrases du chœur des bêtes dans L’Enfant et les sortilèges. De leur côté, les neuf instrumentistes de L’Instant Donné évoluent avec une parfaite aisance dans cet univers dont ils sont tout à fait familiers. La qualité du travail de tous est d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un live.

 

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