Ni Rockwell ni Michel

La Dame blanche / Ma Tante Aurore

Par Laurent Bury | ven 13 Février 2015 | Imprimer

Vous aimez Boieldieu, ou du moins vous aimeriez l’aimer si les voix qui l’ont servi séduisaient davantage votre oreille ? La Dame blanche vous attire, mais vous regimbez à l’idée que Georges Brown, le héros, ait forcément le timbre acide de Rockwell Blake, dans l’intégrale gravée en 1997 par Marc Minkowski, ou la clarté claironnante de Michel Sénéchal, dans le très médiocre « Premier enregistrement mondial » (de studio, en tout cas) de 1961 qui fut longtemps le seul disponible ? Le label Malibran vient à votre secours, en vous proposant une alternative éminemment envisageable. Le ténor qui fut le protagoniste de la plupart des enregistrements d’opéra français des années 1950 et 1960, qui fut le partenaire d’Elizabeth Schwarzkopf dans d’inoubliables versions de La Veuve joyeuse ou du Pays du sourire, cela vous conviendrait-il ? Vous voilà exaucé, puisque Nicolai Gedda, pour ne pas le nommer, a laissé un témoignage de ce dont il était capable, à une époque où sa voix était encore à son zénith, contrairement aux enregistrements trop tardifs, comme son Fra Diavolo de 1984. Vingt ans auparavant, c’est un Gedda encore frais mais déjà bien vaillant qu’on entend dans ce concert dirigé par Jean Fournet, à la tête de forces néerlandaises. Bien sûr, cette version n’a pas attendu cinquante ans pour être publiée par différents labels spécialisés dans les live, et on a pu la trouver sous d’autres étiquettes, avec la mention « Hilversum Radio Chorus » ou « Radio Filharmonisch Orkest » en lieu et place du « Netherlands Radio Opera Chorus and Orchestra » ici indiqué. Néanmoins, il s’agit bien du concert du 28 novembre 1964, donné dans le cadre du festival de Hollande. Mais en dehors de Gedda en Georges Brown, le plus grand flou règne dans la répartition des autres rôles, et jamais les différentes sources consultées ne convergent. Premier constat : la firme Malibran a omis un soliste, la basse Guus Hoekman, dont certains labels affirment qu’il est le titulaire de Gaveston, ce qui relèguerait Henk Driessen au petit rôle de Mac-Irton, le commissaire-priseur. Quant à ces dames, mystère total lorsqu’on cherche à savoir qui est qui, car personne n’est d’accord. Même si plusieurs labels lui ont attribué le rôle de Jenny, il semble plus vraisemblable qu’Erna Spoorenberg, grande Gilda, se soit vu confier le rôle d’Anna, hélas amputé de son grand air du début du IIIe acte, seule véritable lacune de cet enregistrement où l’on trouve l’intégralité de la musique de Boeildieu, à une reprises ou deux près (par rapport à la version Minkowski, il ne manque que l’air susdit et les dialogues). Mais pour les deux autres chanteuses, le doute plane plus ou moins. La mezzo Mimi Aarden ne saurait en aucun cas être Anna, mais est-elle Jenny ou Marguerite ? A en juger d’après les airs disponibles sur YouTube (« Acerba voluttà », par exemple), elle serait bien plutôt Marguerite. Reste alors Sofia Van Sante pour Jenny, avec une voix de soprano très timbrée (parfois qualifiée de mezzo), qui n’est pas loin du tout de ce que Mireille Delunsch fait en en 1997. Ce qu’on remarque chez tous ces interprètes néerlandais, c’est l’excellente qualité de leur français, qui supporte aisément la comparaison avec ce dont nos contemporains sont aujourd’hui capables. Quant à la direction de Jean Fournet, elle se révèle alerte, capable de faire avancer la partition à un rythme qui ne se relâche jamais, tout en ménageant quelques plages plus apaisées, comme le fameux air « D’ici voyez ce beau domaine », pris avec le sérieux qui convient.

L’avantage du présent coffret de deux disques est donc de réunir deux titres de Boieldieu, puisque l’on y a adjoint les extraits de Ma Tante Aurore (1803). Ce concert a été récemment republié par la BnF, non sans une certaine confusion, puisqu’il est bien difficile d’en déterminer la date (qui oscille entre 1958 et 1963), et qu’on trouve la même suite de plages annoncées comme « Extraits, Mono », « Extraits, Stéréo », ou « Ma Tante Aurore, mono », et jusque dans un « Best of Boieldieu ». Même si ce titre est loin d’atteindre les sommets sur lesquels planera La Dame blanche une vingtaine d’années plus tard, il mérite qu’on y jette une oreille, et le Palazzetto Bru Zane serait bien inspiré d’explorer quelques-uns des nombreux titres parmi la bonne trentaine d’œuvres lyriques que le compositeur rouennais produisit entre 1793 et 1831. « Sifflé en trois actes le 23 nivôse, applaudi en deux le 25 du même mois, au théâtre Feydeau », cet opéra-comique où l’on parle infiniment plus qu’on ne chante se réduit ici à la majorité des airs de sa version en deux actes, soit 45 minutes de musique. Manquent l’air de la Tante, « Je ne vous vois jamais rêveuse » (I, 5), les interventions du chœur (finale du 1er acte), la romance de Frontin (II, 4), et naturellement tout l’acte III (un trio, un quatuor, un air et un finale). On y retrouvera avec plaisir François Ogeas, inoubliable Enfant chez Ravel, et le ténor Jean Mollien, même si c’est à son valet Frontin, interprété par Bernard Plantey, le regretté fondateur du Centre lyrique d’Auvergne, que revient le morceau le plus développé, le récitatif « Nous suivions à cheval la lisière » suivi de l’air « Par nos soins nous la ranimons ».

 

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