Mérimée rossinien

Le Pré aux clercs

Par Laurent Bury | mer 02 Novembre 2016 | Imprimer

Que le Palazzetto Bru Zane déniche des titres parfaitement oubliés, ou même des compositeurs inconnus du commun des mortels, voilà à quoi nous sommes désormais habitués. Mais voilà qu’une nouvelle page se tourne puisque le Centre de musique romantique française fait paraître aujourd’hui un enregistrement de ce qui fut longtemps un des plus célèbres piliers du répertoire de l’Opéra-Comique. En 1967 encore, alors que l’œuvre avec déjà déserté les scènes depuis quelques décennies, Le Pré aux clercs fut jugé digne de figurer dans le volume de Contes et récits tirés des ballets et opéras-comiques dans la célèbre série « Contes et légendes » publiée chez Nathan. Malgré une reprise à Nantes en 1990, son retour Salle Favart au printemps 2015 fit figure d’événement car, mieux que Zampa en 2008, le chef-d’œuvre de Hérold y fut monté avec un faste vocal qui compensait une production manquant visiblement de moyens. Un peu plus d’un an après, l’écho sonore de cette reprise vient sinon combler un gouffre béant, du moins enrichir une discographie reposant jusque-là sur de plus ou moins larges extraits enregistrés il y a un demi-siècle.

Comme le rappellent les textes du livre-disque, Hérold était en 1832 à nouveau en concurrence avec Meyerbeer : alors que Zampa, par ses éléments fantastiques, devançait Robert le Diable, les deux compositeurs se retrouvaient pour la deuxième fois en rivalité, puisque chacun s’apprêtait à offrir aux mélomanes parisiens une œuvre lyrique tirée de la Chronique de Charles IX de Prosper Mérimée. Mais pendant que Meyerbeer achevait avec Les Huguenots de créer le grand opéra à la française, que faisait donc Hérold ? Même si le compositeur offre avec Le Pré aux clercs un opéra-comique conforme au modèle français, la vocalité à laquelle il se réfère est bien celle qui était à la mode dans les années 1820 et 1830, celle qu’avait imposé Rossini. Le principal apport de cette première véritable intégrale est donc de confier enfin le personnage principal masculin à un interprète sur mesure : Michael Spyres possède l’exact format de Mergy. Dans les années 1950, ce rôle n’avait plus de titulaire, pas plus que les grands rôles de ténor conçus par le maître dont Hérold se proclame ici le disciple. Avec le ténor-vedette du festival de Pesaro, Le Pré aux clercs bénéficie d’un interprète à la hauteur, même s’il n’a hélas qu’un seul air en solo.

Le reste de la distribution est de très haut niveau, même si la plus-value s’impose moins nettement par rapport aux extraits « historiques ». Marie-Eve Munger est une superbe Isabelle, avec ces qualités de phrasé et de diction que savent cultiver les chanteurs canadiens francophones : sommet attendu de la partition, le grand air « Jours d’innocence » est un grand moment, comme il se doit, dénué de toute acidité. Alors qu’à Paris, Nicette était Jaël Azzaretti, c’est Jeanne Crousaud qui la remplaçait lors du concert donné à Lisbonne, voix fraîche et fruitée, plus consistante que la tradition ne le voulait pour le rôle. Marie Lenormand est une reine Marguerite franchement mezzo, là où l’on a longtemps préféré un soprano dramatique. Pour le reste, les messieurs sont les mêmes qu’à Paris, et avec les mêmes qualités : Eric Huchet, qui ne cherche pas à prendre un accent italien pour Cantarelli, Christian Helmer, qui force au contraire les intonations faubouriennes de son Girot parigot, et Emiliano Gonzalez Toro, Comminge sarcastique. Ces remarques portent surtout sur leur participation parlée, car les dialogues sont ici intégralement enregistrés, avec le bénéfice des représentations qui ont précédé à Paris : les dames sont très vives elles aussi dans le parlé, seul Michael Spyres, malgré un français chanté exemplaire, ne pouvant dissimuler ses origines américaines.

Succédant au chœur Accentus, le Coro Gulbenkian sonne bien, même s’il n’est pas très intelligible ; quelques rôles de hallebardiers ont été confiés à des artistes du choeur, avec un français assez exotique. Comme à Paris, la direction de Paul McCreesh manque toujours un peu de relief, et l’on aurait souhaité plus de poésie chez le violon solo qui prélude le grand air d’Isabelle. Malgré tout, Le Pré aux clercs a maintenant son intégrale complète, en attendant que Zampa connaisse peut-être un jour le même honneur.

 

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