Prophète en son pays

Così fan tutte - Gand

Par Claude Jottrand | sam 26 Février 2022 | Imprimer

Jouissant d’une très grande réputation tant à l’international que dans sa Belgique natale, la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker, régulièrement rebaptisée ATDK par les initiés, est une artiste exigeante qui, au fil du temps, a touché à peu près tout ce qui pouvait de près ou de loin se rapporter à sa discipline, la danse. Eduquée dès le début de sa carrière par ses contacts avec Fernand Schirren, son oreille musicale particulièrement attentive l’avait déjà conduite dans le passé à tâter de la mise en scène d’opéra (Bernard Foccroulle lui avait confié la création de Hanja du japonais Toshio Hosokawa à Aix-en-Provence en 2004) et à produire plusieurs spectacles musicaux très réussis. Elevée au rang de Baronne par le roi Albert II en 1996, ATDK poursuit depuis lors une carrière très active ; plusieurs de ses spectacles ont rencontré un très vif succès, parmi lesquels on relèvera, inspirés par la musique de J.S. Bach, sa version des concertos brandebourgeois en 2018 et une magistrale chorégraphie sur les Variations Goldberg en 2020.

C’est pour l’Opéra de Paris qu’en 2017 la chorégraphe avait abordé la mise en scène de Cosi fan Tutte dans une version chorégraphiée. Reprise cette saison à Anvers puis à Gand avec une distribution largement différente, cette production propose d’adjoindre à chaque chanteur un double, un danseur chargé d’exprimer, en contrepoint, tout ce que le texte ne dit pas explicitement mais que la musique de Mozart dit si bien : la fatuité pesante des garçons, la légèreté coupable des filles, leur désarroi à tous lorsque les illusions sont perdues et que les cœurs saignent à vif, la désespérante condition humaine, la confusion des sentiments, tout cela sous les couleurs enjouées mais teintées d’amertume de la comédie.

Plutôt que de simplement doubler les chanteurs, la chorégraphe a pour ambition de faire incarner par ses danseurs des affects, des sentiments explicites, d’une façon plus directe, plus contemporaine que ne le permet le langage codé de l’opéra. Elle y réussit souvent, créant de très beaux moments riches de sens, mais pas toujours, et quelques épisodes, à force de déconstruire l’action ou de refuser tout net la narration, manquent leur cible. Défaut passager d’inspiration ou volonté de pousser l’abstraction à l’extrême, certaines scènes sont simplement chantées, les intervenants disposés en arc de cercle, quasi sans mouvement scénique. Le spectacle y perd un peu en cohérence et en intensité. C’est le cas par exemple de l’épisode où les deux jeunes hommes s’empoisonnent à l’arsenic ; mais la scène suivante, qui voit leur guérison par mesmérisation est quant à elle traitée sur le mode comique avec beaucoup de finesse. La scène finale manque elle aussi un peu d’impact, refusant le happy end habituel, jugé sans doute trop conventionnel, sans rien proposer d’autre.

 

Les chœurs très bien traités, parfaitement intégrés dans la mise en scène, bougent avec beaucoup de naturel. Le tout est d’une très grande beauté visuelle : pas de décor, un fond uniformément blanc et de magnifiques costumes très colorés (An D’Huys) suffisent à charmer l’œil, à défaut de réchauffer le cœur.

Assez curieusement, le sentiment global qui se dégage de la représentation est celui d’une certaine froideur, d’une grande solitude de chacun face à son destin, d’une grande nostalgie de la jeunesse et des illusions perdues ; les possibles interactions entre les personnages sont très peu explorées, renvoyant le spectateur à une introspection douloureuse.

On attendait Trevor Pinnock à la direction. Hélas souffrant, il n’a pas pu assurer la représentation et s’est fait remplacer par son assistant, le jeune Pedro Beriso qui se charge également des récitatifs au pianoforte. Visiblement plus à l’aise un clavier sous les doigts qu’une baguette à la main, le jeune homme relève courageusement le défi de cette double fonction et se révèle un continuiste particulièrement imaginatif et brillant. Comme chef, il focalise d’avantage son attention sur la fosse que sur le plateau, faisant confiance à une équipe de chanteurs particulièrement soudée, mais ne peut éviter quelques décalages vite rattrapés. Du côté de la distribution, les garçons l’emportent légèrement sur les filles : Reinoud Van Mechelen, Ferrando particulièrement émouvant et Edwin Crossley-Mercer, Guglielmo très solide déjà présent dans la distribution parisienne, sont très à leur aise malgré les nombreuses sollicitations de la mise en scène. Katharina Persicke (Fiordiligi) peine un peu dans ses vocalises, le timbre est peu coloré et l’ensemble de sa prestation est marqué d’un certain académisme. Plus dégourdie, meilleure comédienne, Anne Pennisi est une Dorabella subtile et plus éveillée qu’il n’y paraît. La Despina de Hanne Roos, espiègle et insolente comme il convient, s’impose aussi par l’émission très facile et virtuose de la voix. Damien Pass (Don Alfonso) complète la distribution avec brio, lui aussi. 

La salle, comble en ce soir de première gantoise, gratifie le spectacle d’une généreuse standing ovation.

 

 

 

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