Cinquante nuances de miel et un zeste de citron

Dolce duello - Bruxelles (Bozar)

Par Bernard Schreuders | mer 29 Novembre 2017 | Imprimer

La découverte de ce Dolce duello rose bonbon nous avait laissé sur notre faim. D’abord parce que trop dolce et pas assez duello, avec une prédilection pour les pastels délicats au détriment des vraies joutes comme de la diversité des climats. Ensuite, trois inédits seulement et parmi eux rien d’exceptionnel, de mémorable. Enfin, un minutage un peu chiche pour les admirateurs de la cantatrice qui se seraient volontiers passés du dixième concerto pour violoncelle de Boccherini. Un opus mineur dans la discographie de Cecilia Bartoli ? Après Sacrificium, il lui était impossible de renchérir dans la virtuosité, terrain où, néanmoins, à défaut de pouvoir encore nous surprendre, elle devait se montrer à la hauteur de ses précédents exploits pour ne pas décevoir les amateurs de sensations fortes. Alors que Mission essayait, dans la lignée de l’album Vivaldi, de rendre justice à une figure relativement négligée (Steffani), l’air obbligato des XVIIe et XVIIIe siècles constituait, a priori, une idée fertile pour renouveler l’exercice du récital tant les possibilités sont nombreuses comme l’a montré, par exemple, le florilège glané par Valer Sabadus chez Caldara. Or, en privilégiant un seul instrument, aussi rayonnante soit sa partenaire, Cecilia Bartoli bute sur les limites qui lui sont inhérentes. « Cherche-t-on à faire chanter le violoncelle, écrivait le compositeur et violoniste Pierre Baillot (cité par DECCA dans le livret), c’est une voix touchante et majestueuse, non de celles qui peignent les passions et les allument, mais de celles qui les modèrent en élevant l’âme à une région supérieure. »

Au disque, la modération devenait, paradoxalement, un excès que les artistes ne peuvent se permettre en concert et de glisser quelques vivifiants traits de citron dans leur nuancier melliflue. Une ouverture de Hasse (Il Ciro riconosciuto), solidement architecturée et aux accents passionnés, révèle d’entrée de jeu l’opulence sonore, les qualités d’articulation de la Cappella Gabetta ainsi que le tempérament de son chef, le violoniste Andrés Gabetta, qui fera aussi merveille dans La Danse des furies d’Orfeo ed Euridice – irruption furtive et isolée du théâtre dans une soirée où, souvent sur le ton intime de la conversation, la demi-teinte domine. Les rares démonstrations d’agilité se démarquent d’autant plus et un tonnerre d’applaudissements salue la voltige, pourtant très conventionnelle, de Raupach, pâle héros de St Petersburg dont nous retrouvons sans plaisir « O placido il mare » (Siroe, re di Persia). Boccherini sollicite également la flexibilité, intacte, de Bartoli (« Se d’un amor tiranno ») mais l’ambitus démentiel et les acrobaties du violoncelle nous impressionnent davantage, Andrés et Sol esquissant un duel sous le regard amusé du mezzo.

Si elle semble mise en scène, à grands renforts de regards complices et de sourires appuyés, la connivence des solistes nourrit surtout le dialogue musical où la finesse des inflexions, à laquelle nous sommes habitué chez Bartoli, ne laisse pas de fasciner sous l’archet de Sol Gabetta. Même les tousseux impénitents, hélas bien présents ce soir, retiennent leur souffle quand débute, a cappella et sur un aigu céleste, la reprise d’« Aure voi de’ miei sospiri » (San Sigismondo de Gabrielli), qui se révèlera un miracle d’intériorité. En revanche, l’interprétation de « Lascia la spina », pièce rajoutée et qui semble être devenue pour la star une aria di baule, déroute par son minimalisme trop uniment serein. Autre choix déroutant : Cecilia Bartoli renonce au sublime pathétisme du « Son qual stanco pellegrino » de Haendel (Arianna in Creta), peut-être la page la plus poignante de tout le projet. La seconde partie ne comporte qu’un seul air (contre six pour la première), Sol Gabetta s’illustrant dans le dixième concerto de Boccherini  et offrant d’ailleurs un superbe développement poétique à l’Andante lentarello, nous espérions donc retrouver la plainte d’Alceste dans les bis, en vain. Hormis le splendide « Sovvente il sole » de Vivaldi révélé en son temps par Max Emanuel Cencic (Andromeda Liberata), mais réduit à sa section A, les rappels opèrent un virage à 180 degrés, comme il y a quelques jours à Baden-Baden : tarentelle (Rossini), séguedille (Nebra), déhanchements et tambourin, etc., comme si Cecilia avait des fourmis dans les jambes après tant de... modération. Triomphe assuré.

 

 

 

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