Ô Douce, Douce, Douce

Douce et Barbe-Bleue - Vedène

Par Clément Mariage | mar 08 Mars 2022 | Imprimer

Souvent méprisés car écrits pour le jeune public, les opéras d’Isabelle Aboulker sont pourtant de vrais bijoux. Douce et Barbe-Bleue pourrait même être considéré comme un petit chef-d’œuvre. Cette réécriture du conte de Perrault, sur un livret de Christian Emery, est pleine de mélodies marquantes, d’inventions rythmiques et de trouvailles harmoniques dans un cadre néotonal plein de saveurs. Aboulker sait de plus adroitement tirer parti des ressources d'un orchestre réduit : le piano sert de liant à l’ensemble de l’instrumentarium – composé d’une flûte, d’une clarinette, d’une trompette et de diverses percussions – et les timbres de chacun des instruments viennent colorer l’action. Songeons par exemple à ces brèves interventions de la trompette en sourdine dans la scène où Douce croit entendre les voix des anciennes femmes de Barbe-Bleue, qui sonnent comme des courants d’air glacés.

Quel bonheur, alors, de pouvoir entendre et voir in vivo cette œuvre, et servie avec tant d’enthousiasme par les jeunes artistes de la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon ! Le chœur est un élément essentiel de Douce et Barbe-Bleue et les jeunes maîtrisiens mènent l’action sur un rythme enlevé. Ils ont entre 7 et près de 18 ans et la sonorité d’ensemble du chœur est pourtant d’une belle homogénéité, car les plus âgées (majoritairement des femmes) chaperonnent les plus jeunes pour les guider vocalement et scéniquement. Les scènes d’ensemble les plus marquantes de l’œuvre, comme celle réunissant les amies de Douce, la scène de la clef ou « Anne, sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » sont particulièrement abouties.


© Mikael et Cedric Studio Delestrade

Cette cohésion de l’ensemble vocal est permise par la direction précise de Florence Goyon-Pogemberg, qui est ici à la fois pianiste, chef d’orchestre et metteuse en scène. D’un grand minimalisme, sa proposition scénique s’appuie sur quelques éléments de décors – des panneaux, des chaises, des accessoires – et des effets de lumières qui composent et recomposent des espaces différenciés. Les jeux d’ombres et les formes projetées sur les panneaux coulissant rappellent des illustrations de livre pour enfant. Enfin, sa direction d’acteur au cordeau sait donner de la valeur à chacun des personnage du chœur, mais conférer aussi toute sa force à l’ensemble du chœur comme personnage de l'action à part entière. 

Le rôle de Douce est confié à la jeune Fantine Baudelot, qui est dotée d'un joli timbre et qui ne semble pas impressionnée par la dimension tragique du rôle (dans cette version, contrairement à celle de Perrault, Douce n'est pas sauvée à temps par l'arrivée de ses frères). Sa sœur Anne est interprétée par la non moins jeune Chiara Davis, au timbre charmant et à la présence scénique très expressive et fluide. Une autre membre de la Maîtrise, non créditée, intreprète avec bonheur une amie de Douce et ses quelques moments solistes témoignent d'une voix déjà fruitée et solidement placée.

Face à ces jeunes artistes de la Maîtrise, deux membres du chœur de l'Opéra Grand Avignon assurent les rôles d'adultes : Saïed Alkhouri est un Barbe-Bleue au timbre un peu rugueux, qualité qui sert parfaitement la caractérisation de son personnage, campé avec autorité, et Clelia Moreau une Mère désopilante, dont la voix riche en harmoniques tranche avec celles des plus jeunes.

À côté des instrumentistes, parfaitement attentifs à l'équilibre sur le plateau, le narrateur Claude Goyon déroule paisiblement le récit de Douce et Barbe-Bleue entre les numéros musicaux, jusqu'à la fin de l'œuvre où les jeunes choristes protestent : ils ne veulent pas de la fin tragique choisie, féminicide violent qui ne peut que révolter (surtout ces jours-ci, à l'approche de la Journée internationale des droits des femmes). La dimension sociale du spectacle apparaît alors : la jeunesse semble vouloir rendre effectif le rêve d'un bonheur confisqué par la violence du monde des adultes. 

 

 

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