Retour à Maguelone

La belle Maguelone - Montpellier (Festival)

Par Yvan Beuvard | ven 29 Juillet 2022 | Imprimer

Seuls le Steinway, deux pupitres et, latéralement deux tables et leurs chaises sont éclairés depuis les cintres. On les attendait tous quatre, et ce sont cinq qui entrent en scène. On avait oublié la tourneuse, discrète et efficace comme il se doit. Alain Planès gagne sa banquette, suivi de cette dernière. Stéphane Degout et Marielou Jacquard rejoignent le guéridon de droite alors que Roger Germser, le narrateur, s’approche du micro pour introduire l’ouvrage. Las, son propos est inaudible de la salle, qui se fait entendre. On enregistre, et tant pis pour la panne de micro : notre conteur haussera le ton pour être intelligible.

Moins de 15 km séparent Montpellier de Villeneuve lès Maguelone. Hasard de l’histoire ou heureuse rencontre ? Le récit que conte Ludwig Tieck y trouve sa source et son aboutissement. Pierre, fils du comte de Provence, valeureux chevalier est tenté par l’aventure. Il gagne Naples où il participe à un tournoi organisé par le roi en l’honneur de sa fille. Pierre et Maguelone s’éprennent l’un de l’autre. Après échanges de poèmes et de mots tendres et passionnés, ce sont des bijoux qu’ils s’offrent réciproquement, avant de se rencontrer en secret. Pour éviter le mariage convenu par le père de Maguelone, Pierre et elle s’enfuient. Durant son sommeil, un corbeau dérobe les trois bagues offertes par Pierre, qui poursuit l’oiseau, toujours plus loin.  Il affronte la tempête, puis captif de corsaires, est livré au sultan de Babylone. Sa fille, Sulima, s’éprend de lui, mais Pierre parvient à s’échapper, pour rejoindre Maguelone retirée au couvent et à l’hospice pour indigents qu’elle a fondés, l’attendant fidèlement. L’inspiration s’inscrit dans ce courant romantique où le retour à un Moyen-Âge fantasmé avait déjà produit nombre d’ouvrages, fondés sur des romans de chevalerie. Il y avait là matière à écrire un opéra, dont le livret comme la musique n’auraient pas eu à rougir de la comparaison avec Euryanthe ou Lohengrin (*). Le compositeur retient quinze des dix-huit poèmes insérés dans la narration, qu’ils illustrent et ponctuent. Chaque Lied est un véritable tableau lyrique, de vastes dimensions, auquel le piano participe fortement.

Mieux que toute autre œuvre, ce cycle résume tout Brahms, couronnement de l’art du Lied, avec le piano le plus renouvelé, le plus varié dans ses modes de jeu comme dans son expression. On est en droit de considérer que les grands cycles de Schubert et Schumann ne sont que les annonciateurs de cet épanouissement brahmsien. Il n’est pas anecdotique de rappeler qu’il accompagna Dietrich Fischer-Dieskau durant sa longue carrière, y compris après son retrait de la scène : au moins cinq gravures en témoignent, depuis 1952 (avec Weissenborn, Demus, Richter, Moore, Barenboïm, …, excusez du peu). Bien connu des brahmsiens comme des amoureux du Lied, l’ouvrage, souvent enregistré (**), est rarissime au concert, du moins en France. Les raisons en sont multiples. Si les chanteurs germaniques – et quelques anglo-saxons – se le sont approprié, avant Stéphane Degout, sauf erreur, aucun de notre culture n’a osé le donner dans son intégralité. La langue, essentielle, est ici merveilleusement maîtrisée, au point que rien ne distingue son articulation de celle des meilleurs chanteurs d’Outre-Rhin.  La difficulté en est extrême : des mélodies d’une longueur rare, tendues autour des notes de passage, exigeant une souplesse, une extraordinaire longueur de souffle, la plus large palette expressive, du murmure mezza-voce à la projection héroïque, tout ce que possède maintenant notre merveilleux chanteur. Une autre difficulté pour son appropriation par le public réside dans la narration du récit – souvent omise au disque – et dans le fait de confier au seul baryton l’ensemble des 15 Lieder. Ce soir (comme l’avaient fait Prégardien et Demus en leur temps), le chanteur abandonne à une voix de femme les textes qui sont confiés par le poète à Maguelone (et au troubadour, comme à l’évocation de Sulima). Ainsi les interventions bienvenues de Marielou Jacquard permettent-elles de coller au texte de la narration et de varier l’émission vocale. Même si on la connaît davantage dans le baroque ou le contemporain (Questionnaire de Proust : Marielou Jacquard), notre mezzo – formée à la Musikhochschule Hanns Eisler de Berlin – est chez elle dans ce répertoire qu’elle chante avec une grande aisance comme avec un engagement absolu.  La voix est au format de ces Lieder : ductile, bien timbrée, sincère et juste, c’est-à-dire dépourvue d’effets ajoutés. C’est elle qui ouvre l’ouvrage, endossant les habits du troubadour dont le récit va enflammer Pierre. « Liebe kam aus fernen Landen » [l’amour vint de pays lointains] est un magnifique chant d’amour, tendre et passionné, aux incroyables richesses harmoniques. Notre mezzo lui donne l’expression la plus authentique. Nous retiendrons encore, dans un style très différent (nous sommes chez le Sultan) « Sulima », frémissante, palpitante d’un amour léger, capricieux.

Que n’entend-on davantage Alain Planès ? Après avoir cultivé de longue date le répertoire romantique avec brio, on découvre ce soir un merveilleux brahmsien, répertoire qu’il ne semble pas avoir enregistré, on se demande bien pourquoi, car il y excelle. Son jeu, fluide, très nuancé, puissant comme rêveur s’accorde idéalement à la voix tout en faisant chanter toutes ses parties. Du grand piano, partenaire rêvé des solistes. 

Malgré les dimensions et la durée du cycle, jamais l’ennui ne guette. Le tour populaire – empreinte du Volkslied, dans le droit fil de Schumann – s’y marie parfaitement au lyrisme dramatique de la partition. Aucune mélodie ne laisse indifférent et il faudrait toutes les citer. Arbitrairement, retenons « Sind es Schmerzen » [Sont-ce des peines…], merveilleux chant d’amour, pris très legato, mezza voce, expression idéale du romantisme, lyrique, résolu, contrasté, avec des oppositions de registre. La huitième, « Wir müssen uns trennen » [nous devons nous séparer], le piano se faitant luth,  la suivante «  Ruhe Süssliebchen » où à la berceuse succède l’épisode du vol des bagues par le corbeau, la dixième, « Verzeiflung » [Désespoir], tourmentée en diable, avec l’évocation de la tempête… et l’ultime, « Treue Liebe dauert lange » [L’amour fidèle dure longtemps], d’une vérité relevant de l’évidence, dont la première phrase, retenue, d’un souffle infini, impose les couleurs de la félicité au chant du baryton. La passion profonde de Maguelone le relaie avant que Pierre reprenne l’incise, mezzo-voce, extatique, émue et rayonnante. L’émotion aura été rarement si intense que celle de ce Lied (mué en duo).

La salle est maintenant conquise, et à ses chaleureuses acclamations répond un bis bienvenu,  Die Nonne und der Ritter [la nonne et le chevalier], sur un poème d'Eichendorff, duo qui ouvre l’opus 28, en quelque sorte anticipation de l’ample fresque déroulée ce soir. Un moment inoubliable que ce merveilleux concert, servi par des interprètes exemplaires d’engagement et d’expression.

 

(*) On sait que Brahms, comme Mendelssohn et Schumann, à part un Rinaldo, mué en cantate n’a pas laissé d’opéra.
(**) sans prétention à l’exhaustivité, plus d’une vingtaine de gravures intégrales ont été réalisées, depuis 1952 (la première des cinq de Fischer-Dieskau), dont deux inattendues, par des voix de femmes (I. Seefried, Br. Fassbaender), sans compter les innombrables extraits (dont H. Hotter et K. Ferrier…). Tous les interprètes sont germanophones ou anglo-saxons.

 

 

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