« Sept, ils sont sept » (et Prokofiev n’y est pour rien)

L'Amour sorcier / Journal d'un disparu - Strasbourg

Par Yvan Beuvard | jeu 17 Mars 2022 | Imprimer

Ce ne sont pas les dieux démoniaques que Prokofiev prend pour sujet dans sa cantate, à peu près contemporaine des oeuvres programmées ce soir. Mais ils sont bien sept, sept danseurs hors normes pour une stupéfiante chorégraphie que signe l’un d’entre eux, Manuel Liñán. C’est ce qui restera en mémoire, déjà, de celles et ceux qui ont eu la chance de découvrir cet extraordinaire spectacle. Le Journal d’un disparu, de Leoš Janáček (*), suivi de l’Amour sorcier, de Manuel de Falla ont été associés, à l’occasion du Festival Arsmondo Tsigane, qui se déroule à Strasbourg, du 11 mars au 18 avril, au milieu d’une floraison d’événements centrés sur le peuple rom. Le couplage, original et bienvenu, est particulièrement fort. Le même décor minimaliste (sol rouge, fond de scène incurvé en deux panneaux, rose et orange), dix chaises en arc de cercle, des tissus noirs au pied de sept d’entre elles, c’est tout), les mêmes costumes, des chorégraphies voisines, la même formation orchestrale, les mêmes projections, vont permettre la succession des œuvres intimement jumelées. Le public a retenu ses applaudissements au terme de la première, la seconde étant enchaînée après un long silence, alors que sont projetés les titres en langue originale de chacune des pièces.


Journal d'un disparu (Janacek) - Magnus Vigilius (Janik) © Klara Beck

Comment exprimer notre surprise lorsque les dix interprètes en scène, dans leurs tenues contemporaines, prennent place sur leurs sièges ? Serait-ce une version de concert ?  L’orchestre en fosse, double quintette (cordes et vents) auquel harpe, piano et percussions se sont ajoutés, introduit le cycle de Janáček. Nouvelle surprise : l’orchestration-arrangement d’Arthur Lavandier sonne évidemment de façon très différente du piano et dérange nos habitudes. La partition originale prend des couleurs singulières, qui ne relèvent plus de Janáček, malgré le respect de la partition. Magnus Vigilius, Janik, chantera la plupart des mélodies assis sur sa chaise. Familier de l’œuvre du compositeur morave, bien que danois, c’est un magnifique ténor. La voix est ample et libre, mordante, qui prend les couleurs slaves du chant. Le statisme du chanteur, voulu par la mise en scène audacieuse de Daniel Fish, limite son expression à la voix. Il en ira de même pour les autres interprètes, les mouvements étant réservés aux seuls danseurs. Leurs costumes, créations de Doey Lüthi, sont non seulement des parures extraordinaires, noires et individualisées, par-delà la stylisation gitane, elles favorisent les figures chorégraphiques les plus éblouissantes. Les séquences d’habillage, répétées, sont mises à profit durant les pages instrumentales. Les vidéos de Joshua Higgason empruntent leur sujet à deux lignes du poème du Journal d’un disparu (18). Le sacrifice d’un magnifique coq noir, en gros plan, est ainsi réduit à de très brèves séquences qui ponctuent le propos tout au long du spectacle, d’une force émotionnelle extraordinaire, d’autant que l’expression stylisée du danseur soliste rejoint cette image. La proposition est audacieuse, davantage performance artistique qu’opéra traditionnel.

 Avant le début du spectacle, Alain Perroux, Directeur de l’Opéra national du Rhin, à qui l’on doit cette programmation singulière, avait signalé le remplacement (pour raison de santé) de Rocio Marquez par Esperanza Fernandez, autre célèbre cantaora. Celle-ci n’est pas une chanteuse lyrique et usera du micro. Sa voix parlée, qui est déjà chant, et ses mélodies, caressantes et âpres, ont la liberté naturelle de la tradition. Le chef, Lukasz Borowicz, tout particulièrement attentif à la souplesse de l’improvisation ajoutée, qui instille aussi le jeu des musiciens de l’orchestre de Mulhouse, excelle dans cette expression si exigeante. De cette seconde œuvre, en dehors des admirables chorégraphies, on retiendra déjà l’orchestration. C’est en effet la version originale de 1915 qui a été retenue, écrite pour un petit orchestre (le théâtre n’avait pas de fosse). A cette écoute, on oublie toutes les versions symphoniques, y compris les plus brillantes. L’âpreté, la sensualité, la force rythmique, amplifiée pour deux numéros par les claquettes virtuoses des sept danseurs, sont proprement inouïes et appellent une captation. Si la populaire danse du feu prend des accents plus authentiques que jamais, la totalité de la partition fascine et le public est envoûté. Seul regret : malgré leur incontestable qualité, le chant des deux solistes et de leurs partenaires semble relégué au niveau de prétexte par la toute-puissance de la danse et des images, si brèves soient-elles.

Une soirée exceptionnelle, inoubliable.

(*) On réécoutera avec bonheur l’excellent enregistrement de Pavol Breslik, dont Charles Siegel rendait compte dans Forumopéra (Ensorcelé !). La version scénique de Ivo van Hove, diffusée sur de très nombreuses scènes lyriques, a suscité partout un enthousiasme rare. Le lecteur en trouvera les recensions sur le site (Vive la photo  argentique, & Vertus du photomontage).

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.