La vie en lilas

L'Instant lyrique de Véronique Gens - Paris (Elephant Paname)

Par Marcel Quillévéré | lun 23 Septembre 2019 | Imprimer

Que voilà un beau moment de poésie et de musique ! A peine la pianiste Susan Manoff a-t-elle lancé, avec un bel élan primesautier, telle une ballerine qui entre en scène, le prélude de la première œuvre de Gounod et la soprano Véronique Gens enchaîné sur le texte de Gautier « Où voulez-vous aller ? », que le public comprend qu’il va assiter à un récital de mélodies françaises pas tout à fait comme les autres. D’ordinaire des compositeurs comme Fauré, Debussy et Ravel se taillent la part du lion. Pas ici. Nous sommes en effet invités à gambader avec elles sur un chemin de traverse, où, avec la complicité qui est la leur depuis vingt ans, elles vont partager avec nous leur coups de cœur.

Quelle belle idée de commencer avec Gounod, dont Ravel disait qu’il a été « le véritable instaurateur de la mélodie en France » ! Leur interprétation si personnelle des deux mélodies au programme est remarquable : ainsi, dans la première, Gounod ne pâlit même pas face à Berlioz. Dès le second compositeur, il est clair que les interprètes (à leur insu peut-être), ont choisi Reynaldo Hahn et Marcel Proust comme anges tutélaires.  Quelle émotion d’entendre en effet une œuvre aussi belle que le Lamento d’Edmond de Polignac, le prince mécène, qui était leur ami, dont on ignore trop qu’il était aussi compositeur ! Et de découvrir des mélodies de Massenet comme son « Chant provençal »  (« Mireille ne sait pas encore le charme de sa beauté ») sur le poème de Michel Carré, librettiste de l’opéra de Gounod, qui précède une espagnolade pleine d’humour, interprétée avec élégance, et juste le petit clin d’œil qu’il faut.

Une belle place est faite aussi à Ernest Chausson et Henri Duparc qui tous deux avaient voyagé à Bayreuth en 1879 et que Wagner avait séduits, tout comme Proust ! Véronique Gens, grâce à une maîtrise technique et une intensité affirmées d’année en année, les interprète avec un grand lyrisme et une retenue qui en accentuent l’émotion. Au piano, Susan Manoff en dessine les contours avec une finesse et une clarté qui auraient plu à leurs auteurs, qui tentaient – disait Chausson – de se « déwagnériser » !

Enfin, c’est Reynaldo Hahn qui est surtout à l’honneur. Lui qui se disait le disciple de Gounod et de Massenet, et qui est très aimé des Britanniques et des Américains, est encore trop absent des programmes des récitalistes français. Merci à notre soprano nationale de nous faire partager son émotion notamment dans « Le Rossignol des Lilas » ou « J’ai caché la rose en pleurs ». Il suffit d’écouter Reynaldo chanter lui-même dans l'enregistrement qu’il a réalisé pour comprendre à quel point une mélodie interprétée avec la simplicité d’une chanson populaire peut acquérir sa vraie grandeur. Et c’est cet art que possèdent Véronique Gens et Susan Manoff. Après l’humour d’Offenbach, le « Néère » de Hahn (qui débute aussi le très beau CD qu’elles ont enregistré chez Alpha Classic) est un bis particulièrement émouvant. Un chef-d’œuvre qui, avec « La vie en Rose » de Louiguy et Edith Piaf, et « Les Chemins de l’Amour » de Francis Poulenc et Jean Anouilh, déclenche l’ovation d’une salle pleine à craquer. Richard Plaza, qui dirige l’Instant Lyrique, a su une nouvelle fois communiquer son enthousiasme à un public fidèle, toujours au rendez-vous.

 

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