C’est en apothéose que s’est achevée la série de concerts du Top 50 des cantates de Bach du Bachfest de Leipzig. À Sir John Eliot Gardiner revenait l’honneur de diriger les partitions classées de la 12e à la 9e place, puis les quatre premières. En huit cantates, le maestro et son nouvel ensemble ont déployé toute l’étendue de leur talent à travers des pages aux caractères extrêmement variés. Il est frappant de constater qu’après des décennies passées au contact de ce répertoire, et parfois plusieurs enregistrements de certaines de ces œuvres, Gardiner parvient encore à se renouveler et à en proposer des lectures d’une fraîcheur et d’une inventivité remarquables.
En deux soirées à la Thomaskirche puis à la Nikolaikirche, le programme a offert un véritable tourbillon de sensations, de la plus pure dévotion (BWV 21) au spectaculaire (BWV 19). Les moments les plus intimistes ont également constitué de grandes réussites, comme dans la BWV 106 (Actus Tragicus), qui arrive largement en tête du Top 50, tandis que les deuxième et troisième places ont été attribuées, par comptage des voix, aux BWV 21 (« Ich hatte viel Bekümmernis ») et BWV 140 (« Wachet auf, ruft uns die Stimme »).
Il faut dire qu’avec les chanteurs du Constellation Choir & Orchestra, Gardiner dispose d’un instrument exceptionnel, capable de tout faire et de tout oser. Des envolées vers l’aigu aux frottements harmoniques, des passages polyphoniques les plus élaborés aux moments où toutes les voix semblent se fondre en une seule, l’ensemble impressionne par sa maîtrise et sa souplesse. Quant à la virtuosité dans la vocalise, il est difficile de trouver un chœur qui lui soit comparable parmi ceux entendus au cours de cette série du Top 50. Ce qu’il réalise dans la BWV 4, que Gardiner choisit de lui confier intégralement sans faire appel aux solistes, est particulièrement remarquable. Il faut entendre ce « Den Tod niemand zwingen kunnt », adopté dans une lenteur hypnotique qui mettrait en difficulté les formations les plus aguerries. Pendant près de dix minutes, les sopranos et les altos du Constellation Choir, imperturbables – et quels trilles ! –, vous clouent littéralement à votre siège. L’enchaînement avec un fulgurant « Jesus Christus, Gottes Sohn » produit alors un effet saisissant. Démarrée avec une Sinfonia d’une intensité presque insoutenable, cette interprétation de « Christ lag in Todes Banden » constitue sans doute le sommet absolu de ce Top 50 leipzigois.
Parmi les solistes, dont certains sont issus du chœur, plusieurs ont marqué les esprits. Le ténor Jonathan Haley, aux aigus sûrs et lumineux, a déployé de splendides arias dans les BWV 1 et 19, ainsi qu’un arioso particulièrement inspiré dans la BWV 106. Lenneke Ruiten s’est distinguée par des vocalises assurées dans la BWV 1 et une pureté remarquable dans la BWV 19. La basse solo Alex Ashworth a, quant à lui, inondé la BWV 56 – seule cantate pour voix seule de ces deux concerts – d’un legato et d’une profondeur impressionnants. Enfin, Marie Luise Werneburg a offert un bouleversant « Seufzer, Tränen, Kummer, Not » dans la BWV 21, en duo avec le hautbois solo.
Les instrumentistes de l’ensemble contribuent largement à la réussite globale du projet. On notera d’ailleurs que les spécificités instrumentales ne sont pas gommées, contrairement à ce que l’on a parfois entendu ces derniers jours : chez Gardiner, les cors sonnent avec une franchise remarquable (Anneke Scott, Peter Moutoussis), sans parler des trompettes et des timbales. L’orchestre, dirigé depuis le premier violon par Alice Piérot, superbe notamment dans le duo de la BWV 140, conserve une grande clarté d’ensemble. Omniprésent, le hautboïste Michael Niesemann, fidèle parmi les fidèles de Gardiner, se distingue par un sens du dialogue constamment attentif aux chanteurs. On saluera également la violoncelliste Kinga Gáborjáni, dont le jeu solide et souple constitue une base indispensable à l’équilibre de l’exécution.

