Tout commence il y a 30 ans, en août 1996, par un de ces jeux de chaises musicales dont le monde lyrique est coutumier. Engagé pour chanter Corradino dans Matilde di Shabran, Bruce Ford jette l’éponge alors que les répétitions ont déjà commencé. Dans l’urgence, on fait appel à un jeune ténor présent à Pesaro cette année-là pour un petit rôle dans Ricciardo e Zoraide. Son nom : Juan Diego Flórez. Le succès est tel que l’histoire du Rossini Opéra Festival s’en trouvera modifiée.
Propulsé sur la scène internationale, le chanteur va peu à peu élargir son répertoire, tout en restant fidèle à ses premières amours. En trente années, il retournera vingt-trois fois sur les rives de l’Adriatique porter haut le flambeau rossinien. Devenu le ténor vedette du ROF, toujours attendu avec impatience et particulièrement apprécié du public, il en devient en 2022 le directeur artistique, consolidant encore sa relation privilégiée avec l’institution pesarese.
Mais sa voix de contraltino – agile, lumineuse, parfaitement timbrée, portée par une émission haute et un aigu spectaculaire – possède ses limites : elle manque de couleur et d’ampleur pour les grands emplois de l’opéra italien. Verdi et Puccini flattent moins ses forces qu’ils ne révèlent ses faiblesses. Juan Diego Flórez va donc chercher ailleurs les rôles qui permettront à sa voix de s’épanouir. L’opéra français lui offre un terrain idéal : des emplois plus lyriques, favorisés par sa maîtrise de la demi-teinte, le souci de la ligne et une articulation exemplaire.
C’est l’histoire que raconte en filigrane le programme de ce concert anniversaire avec sept airs choisis dans les deux traditions stylistiques – rossiniennes et françaises – entrecoupés de quatre pièces instrumentales.
Avec Rossini pour fil rouge, la première partie confronte Juan Diego Flórez au fantôme de nos souvenirs. Cueilli à froid, le ténor peine à retrouver l’éloquence belcantiste qui fut sa marque de fabrique. Est-ce parce qu’il ne l’a jamais chanté jamais sur scène, « Quell’alme pupille », extrait de La pietra del paragone, tourne à vide, comme privé de sentiment ; l’air de Ramiro renvoie la pâle image du prince qu’il fut (au ROF en 1998 et 2000 avant de se répandre sur les plus grandes scènes). La voix a gagné en assise ce qu’elle a perdu en éclat. L’aigu, toujours en forme d’uppercut mais court, est abordé avec une appréhension perceptible. Seul « Asile héréditaire » laisse entrevoir, au-delà de la mécanique virtuose que le ténor s’emploie à réactiver, un semblant d’expression. La cabalette, « Amis, amis, secondez ma vengeance », soumet de nouveau le chanteur a l’épreuve des ans.
© Amati Bacciardi
Un grand artiste se reconnaît à la manière dont il parvient à triompher de lui-même. La deuxième partie de la soirée offre de toutes autres impressions. L’aigu, toujours émis en force, demeure le talon d’Achille. Mais la prière du Cid retrouve une noblesse de ligne et une intensité qui semblaient s’être jusque-là dérobées ; la cavatine de Faust, souple et nuancée, laisse affleurer une musicalité intacte. Plus qu’une chanson de Kleinzach à l’intention comique limitée, c’est la scène de La Fille du Régiment, chantée dans son intégralité, qui restitue le ténor tel qu’en lui-même : élégant, sensible, capable de retrouver en un instant cette alliance de facilité, de style et de grâce qui a fait sa signature.
La direction d’Iván López-Reynoso reflète le contraste entre les deux parties de la soirée : engoncée d’abord dans un costume trop raide, elle se libère ensuite pour laisser l’Orchestre du Teatro Comunale de Bologne donner sa pleine mesure. Le chœur reste brouillon mais les pupitres instrumentaux se distinguent, dans leur ensemble autant que dans les interventions solistes. L’ouverture (par Carl Binder ?) d’Orphée aux Enfers se présente à cet égard comme un véritable numéro de bravoure, qui met en lumière l’éloquence de la clarinette, la mélancolie du hautbois, ou encore les sonorités plus intimes de l’alto et du violon.
Trois bis achèvent la soirée. Parce que c’est l’usage ? Si Juan Diego Flórez brille dans les mélodies de Leoncavallo et Tosti, si « la donna é mobile » reste crâne, les rappels semblent davantage programmés que spontanés. Là se trouve la limite de ce genre de commémoration. Le protocole prend le pas sur ce qui fait la magie du spectacle vivant : l’imprévu.



