Les éclats et la vie du Carnaval romain pour ouvrir un concert composite, où le premier concerto pour violoncelle de Saint-Saëns précédera une originale suite de Peer Gynt.
C’est toujours un bonheur de réécouter ce Carnaval romain, particulièrement par l’Orchestre symphonique de la Monnaie. Évidemment, l’allegro con fuoco initial, étourdissant jusqu’à l’ivresse sonore, la saltarelle, mais aussi le magnifique solo de cor anglais, avant le brillant retour de l’atmosphère du début, nous ravissent. La réalisation en est fascinante, par un orchestre enfiévré, toujours précis et coloré comme contrasté, sous la baguette inspirée d’Alain Altinoglu.
Il en ira de même pour le plus célèbre des deux concertos pour violoncelle de Saint-Saëns, servi par Edgar Moreau, que l’on ne présente plus. Son aisance souveraine lui permet de restituer avec vérité la large palette expressive qu’appelle l’ouvrage. Pour autant, malgré la beauté de tel ou tel mouvement, malgré la poésie, la plénitude, la profondeur et la virtuosité des partenaires, l’émotion reste en deçà, liée à l’écriture même du concerto.
Peer Gynt – servi magistralement – va enthousiasmer le public, ravi de retrouvailles émouvantes après une absence relativement longue. Dérobade, fuite, mensonge, abandon ou trahison d’Ingrid, la fille du Roi de la Montagne, Solveig…, Peer Gynt, immature, fanfaron, ne mérite pas qu’on s’y attache. Au terme de ses errances exotiques, son voyage initiatique le ramènera, âgé, pour mourir au pays dans les bras de la fidèle Solveig.
Les deux suites que tira Grieg de l’abondante musique de scène écrite pour le drame d’Ibsen sont familières à l’auditeur. Pour autant, l’organisation des pièces retenues ce soir l’aura surpris, malgré sa cohérence (*). Le prélude (la fête de mariage), outre qu’il annonce les thèmes qui nous sont chers, comporte en son centre un solo qui renvoie à la tradition norvégienne (violon Hardanger, avec cordes sympathiques dans sa facture originale) ici confié à l’alto solo, magnifique. Avec la souplesse, la dynamique, l’énergie et la poésie qu’on lui connait, Alain Altinoglu, va rendre leurs couleurs originelles à ces pages bien connues, parfois galvaudées.
La première chanson de Solveig est dans toutes les mémoires. On découvre avec bonheur Sofia Nesje Enger, jeune soprano norvégienne, aux débuts très prometteurs, même si elle s’est essentiellement produite dans les pays scandinaves. Pour ignorant que nous sommes des langues de l’Europe du Nord, c’est déjà un bonheur de l’écouter dans sa langue maternelle, avec ses sonorités, ses intonations et ses accentuations. Alors que nous sommes familiers de sopranos légers, aux voix cristallines, pour chanter Solveig, la nôtre lui prête une voix charnue, riche en couleurs, dont elle use avec conviction. Il en ira de même de la seconde chanson, plus rare, d’une douceur plaintive, tendre avant que l’exaltation gagne. Une voix que l’on aurait plaisir à réentendre.
Entre les deux, des pages bien connues, restituées avec leur fraîcheur initiale, leur émotion, leur élégance, leur vigueur (L’enlèvement de la mariée). Pour conclure, la poursuite de notre anti-héros par les trolls (Dans l’antre du Roi de la montagne), traduite par un immense crescendo (ici accelerando), prémonitoire du Boléro de qui vous savez, gagnera tout l’orchestre, paroxystique.
Une belle soirée, ovationnée par le nombreux public, conquis.
(*) L’ordre, que nous découvrons, trouve son origine dans une suggestion qui fut proposée au chef pour un concert qu’il dirigeait à Göteborg. S’il ne suit ni la trame du drame d’Ibsen, ni l’ordre de chacune des suites que Grieg tira de la musique de scène, il est particulièrement efficace et bienvenu.


