Sept ans après sa dernière reprise pour Nina Stemme, la spectaculaire Turandot de La Fura del Baus revient à Munich pour Sondra Radvanovsky. Peu de choses à ajouter sur la mise en scène de Carlus Padrissa, si ce n’est qu’elle nous a paru plus fouillis qu’en 2019, que les effets 3D ont hélas vieilli et qu’on aurait vraiment pu se passer des hockeyeuses, surtout quand les mauvaises chutes ne sont jamais loin. Reste une production impressionnante par les moyens déployés avec des tableaux mémorables, une esthétique marquante, et une direction d’acteurs souvent pertinente. A l’exception de la mort de Liu, qui n’a pas le temps de suicider et meurt empalée sur un bambou : difficile d’imaginer que Calaf puisse pardonner tel traitement à la princesse, malgré son ambition dévorante.
Comme en 2019, l’orchestre joue beaucoup trop fort (les cuivres !) et ce constamment. Signature locale ou intention du chef Andrea Battistoni ? Son Macbeth bien plus équilibré deux jours plus tard nous fait pencher pour la première option. On ne peut s’empêcher de pointer sa responsabilité néanmoins dans la mort de Liu (dont toute finesse est évacuée) et dans la course aux décibels engagée par les protagonistes.
A ce jeu-là, tous les rôles secondaires sont éclipsés : le Mandarin qui ouvre l’œuvre jouit des graves solides du vétéran Balint Szabo, mais la projection est insuffisante ; le Pang de Tansel Akzeybek et le Pong de Samuel Stopford sont trop occupés à virevolter sur scène pour être audibles tandis que le Ping de Vitor Bispo surnage mais son italien est incompréhensible ; le Timur de Christian van Horn est tout simplement transparent, pour ne pas dire fainéant. L’empereur interprété par Kevin Conners surprends : ce n’est pas le vieillard fatigué voulu par Puccini, mais une voix légère et hors du monde, qui convient bien au « fils du ciel » et le ferait presque passer pour un noble benêt. Et c’est en tout cas un chanteur à la technique solide et à l’émission naturelle.
Tout le contraire du Calaf de Yonghoon Lee, martial jusqu’au massacre : va pour le premier acte, ce n’est pas fin mais ça passe la rampe, même si les mezzo voce sont tous coincés en fond de gorge, que son abus de formant commence à devenir pénible, que l’éventail d’expression est très limité et qu’il n’est pas capable de frapper le gong à temps. A l’acte II, l’endurance faiblit et ce sont les consonnes qui trinquent. A l’acte III, « Nessun dorma » est chanté par un forcené obnubilé par le saut d’obstacles et qui perd toute considération pour la beauté du son. Une chose est sûre: personne ne peut dormir !
Heureusement que les femmes relèvent le niveau : à commencer par la très belle Liu de Golda Schultz, bien plus convaincante qu’en 2019. Dès son premier air, la délicatesse de la ligne de chant, les superbes aigus filés sur « sorriso », la justesse du jeu font mouche. Le vibrato a tendance à augmenter par la suite, mais cela ne gêne en rien une mort très émouvante. Sondra Radvanosky est une Turandot monumentale aux aigus toujours très bien accrochés ! Stridences (et italien approximatif…) aidant, elle campe davantage une sphinge monstrueuse qu’une jeune princesse : les énigmes sont donc plus marquantes que le récit d’« In questa reggia ». Mais la cruauté du personnage s’incarne bien dans cette voix sauvage dont la maitrise menace d’échapper à la chanteuse.


