Ariodante n’est entré au répertoire du Teatro Real de Madrid qu’en 2007, dans une version de concert proposée par Les Talens Lyriques de Christophe Rousset. En ce mois de juin, Ariodante fait son grand retour pour une représentation unique, toujours en version de concert. Après Bâle le 26 mai et Oviedo le 31 mai, et avant Paris (TCE) le 7 juin et Halle, Madrid accueille donc six solistes, Andrea Marcon et son ensemble La Cetra Barockorchester Basel fondé en 1999 à Bâle et qu’il dirige depuis 2009.
Ariodante avait été la première création de Haendel pour le théâtre de Covent Garden en 1735 ; curieusement la pièce connut peu de succès : onze représentations seulement, une modeste reprise en 1736 et puis un oubli sur presque deux siècles, avant une première résurrection à Stuttgart entre deux guerres et, surtout, à la toute fin du XXe la renaissance grâce à Marc Minkowski.
Il est toujours difficile de comprendre comment une telle pièce, qui regorge de pépites, ait pu rester si longtemps sous le boisseau. Peut-être à cause de l’exigence de la technique musicale puisque six des sept protagonistes sont dotés de partitions diablement relevées.
Le livret est certes loin d’être passionnant mais il n’est pas non plus inintéressant : Ginevra, la fille du roi d’Écosse, est courtisée par le fourbe Polinesso (l’un des rôles les plus noirs des opéras de Haendel), mais elle est amoureuse d’Ariodante et s’est fiancée à lui. Polinesso, cherchant à se venger d’Ariodante, profite de l’amour non partagé que lui porte Dalinda, la servante de Ginevra, pour la convaincre de revêtir les habits de Ginevra et de le laisser entrer dans les appartements royaux : il veut faire croire à Ariodante que Ginevra le trompe. Ariodante se rend à son rendez-vous avec Ginevra mais voit Dalinda, déguisée donc en Ginevra faire la cour à Polinesso. Il est tellement bouleversé par ce qu’il voit qu’il se jette d’une falaise dans la mer. Le frère d’Ariodante, Lurcanio, a secrètement été témoin de la scène et raconte tout au roi, qui condamne sa fille à mort pour infidélité. Mais Ariodante n’est finalement pas mort et lorsqu’il rencontre Dalinda, celle-ci, stupéfaite de la rouerie de Polinesso, décide de révéler la supercherie qu’il a ourdie. Pour défendre l’honneur d’Ariodante, Lurcanio provoque Polinesso en duel et le tue. Ariodante apparaît pour sauver Ginevra de la mort et raconter au roi la vérité : le happy end traditionnel.

© Javier del Real | Teatro Real
Pour venir à bout d’une telle partition, il faut un plateau vocal solide et homogène. C’est grandement le cas ce soir où nous assistons, dans un Teatro Real quasiment plein, à une représentation de très haut niveau et sans aucun maillon faible. La distribution de chaque rôle a été soignée et confiée à des spécialistes de la musique baroque avec ce que, techniquement, cela veut dire.
Magdalena Kožená magnifie le rôle-titre en lui conférant une bouleversante humanité. Elle est un Ariodante tour à tour amoureux, meurtri, défait et finalement réjoui. Toutes ces émotions passent dans le chant grâce à une technique toujours solide, une application de chaque instant. Le tant attendu « Scherza, infida » a été un moment de grâce et ovationné par le public. Qu’il nous soit pourtant permis d’émettre une réserve sur la reprise A’ de l’aria. Les ornements (tous parfaitement réussis) ont pris une place par trop invasive, ils ont pour ainsi dire pris le dessus, au risque de dénaturer la ligne mélodique. Et puis, ce que dit le texte de cette aria c’est un désespoir sans fond, un repli sur soi d’Ariodante, ce qui, à notre sens, doit passer par davantage de sobriété. Ce sera notre seule réserve sur ce concert.
Nous découvrons en la soprano russo-américaine Erika Baikoff une magnifique Ginevra. Une superbe clarté de voix au service d’une technique jamais prise en défaut, et une aisance qui l’amène à danser spontanément sur son « Volate, amori ». Une voix à retenir.
Shira Patchornik (remarquée en Ilia à Bruxelles en mars dernier) a certes un rôle (Dalinda) un peu moins conséquent mais son aria du II « Se tanto piace » permet d’admirer la qualité des coloratures.
Chez les hommes, c’est sans conteste l’affreux Polinessa de l’excellent Christophe Dumaux qui remporte la palme auprès du public. A juste titre. Christophe Dumaux avait déjà été un Polinesso apprécié en septembre dernier à Paris (Garnier) . Son aisance, presque sa décontraction dans le maniement d’une partition piégeuse à souhait sont admirables. Cet été, on pourra entendre le contre-ténor français au Deutsche Oper Berlin dans le rôle-titre de Giulio Cesare. José Antonio López est un roi d’Ecosse toujours très digne. La ligne de chant est bien tenue, la projection satisfaisante mais les basses sont moins sonores.
Emiliano González Toro tient, outre celui d’Odoardo, le rôle de Lurcanio, le frère d’Ariodante. C’est notamment dans l’aria « Tu vivi, e punito » du II, que le ténor et chef suisse fait montre de sa maîtrise de ce répertoire.
Enfin les 24 musiciens du Cetra Barockorchester Basel font preuve d’une complicité qui fait plaisir à voir. Andrea Marcon les dirige d’une main de maître, tantôt depuis son clavecin, tantôt debout (tout en jouant parfois du clavecin !). L’ensemble sonne magnifiquement dans une salle il faut le dire à l’acoustique qui fait rêver.
Les Parisiens pourront prochainement assister à ce spectacle au Théâtre des Champs-Elysées. On ne peut que le leur recommander.


