Le temps est parfois le meilleur avocat de productions mal accueillies. Une fois passée la déception initiale, des qualités jusque-là masquées par de trop visibles défauts se font jour, le regard critique consent à plus de mansuétude. Tel n’est le cas de La Cenerentola mise en scène par Guillaume Gallienne. De retour au Palais Garnier neuf ans après sa création, l’échec est consommé. Ni amusant, ni tendre, ni merveilleux mais raté. Vacuité de la transposition napolitaine (au motif que l’opéra manqua de peu d’être créé à Naples), laideur des costumes, pauvreté des décors, absence de mouvement : ne tirons pas davantage sur l’ambulance.
Et pourtant… L’une des forces du bel canto tient à la primauté absolue du chant. Et sur ce plan, cette reprise se place au niveau le plus haut. Y triomphe en même temps que la bonté, Vasilisa Berzhanskaya dans le rôle-titre. L’artiste compte aujourd’hui à son palmarès Semiramide, Norma et la saison prochaine Anna Bolena mais continue d’assumer la vocalité d’Angelina sur toute la tessiture, grave notamment, avec une rondeur et une douceur jamais prises en défaut. La voix peut sembler surdimensionnée. Bien que « née dans le malheur et les larmes » et à ce titre justement voilée de nostalgie, cette Cendrillon souffre parfois d’un défaut de modestie, souveraine dans le tracé de la ligne, orgueilleuse dans l’éclat. Mais cette émission très large, très ample fascine par le chatoiement de son chant, la capacité à alléger, à ciseler les vocalises et les parer de sens. Tout Rossini est là, comme il l’est dans l’incroyable Don Magnifico de Nicolas Alaimo. Là aussi, rien ne manque, ni le débit étourdissant – le fameux canto sillabico propre à l’opéra buffa –, ni la verve, ni l’usage de la couleur – l’intention derrière la note –, ni l’intelligence des effets. Dans une forme éblouissante, le baryton italien parcourt le fil du grotesque avec l’assurance d’un funambule, sans jamais sombrer dans la caricature. Autre cas d’école, Laurence Brownlee, toujours mat de timbre mais superlatif de technique, offre à Don Ramiro une noblesse trop longtemps dévoyée par les ténors di grazia – en dépit de la jambe de bois dont il est affublé (non pas une blessure malencontreuse à quelques jours de la première, comme on pourrait le penser, mais un geste scénique délibéré destiné à accentuer la fragilité du personnage). Le legato est soigné, le trait vif, l’agilité imparable, l’ornementation précise ; l’aigu jaillit, facile et lumineux. L’élégance aristocratique révèle le prince sous le déguisement du valet.
© Julien Benhamou
Même si moins rompu aux arcanes du chant rossinien, le reste de la distribution présente un horizon prometteur. Remarqué en Ramfis à Rouen, Adolfo Corrado est un Alidoro magnétique, superbe de timbre, auquel ne manque qu’un surcroît de vocabulaire stylistique pour faire de « Là del ciel nell’arcano profondo » une grande page d’opéra seria. En Dandini, Hugh Montague Randall compense par une formidable présence scénique un registre grave moins affirmé et une palette expressive plus limitée. Charmantes mieux que méchantes, Tisbe (Maria Warenberg) et Clorinda (Llanah Lobel-Torres) déposent sur les ensembles les teintes vives de deux voix bien appariées.
Le chœur, uniquement masculin, tend à abuser des décibels mais Enrique Mazzola possède un sens aigu du théâtre qui s’accomplit dans ce répertoire. Les tempi, les contrastes et les dynamiques sont pensés pour soutenir l’action scénique et les chanteurs. Nul alanguissement de mauvais goût, nulle virtuosité mécanique ; au contraire, une clarté instrumentale qui flatte tour à tour les différents pupitres de l’orchestre, une maîtrise du crescendo et une précision imparable – talon d’Achille des soirs de première, victimes fréquentes d’un nombre insuffisant de répétitions.
Un coup de gueule pour terminer : à l’adresse des quatre influenceuses déguisées en princesses qui, après avoir transformé l’avant-spectacle en séance de selfies, ont déserté la salle dès le début du premier acte au milieu d’un numéro. Et surtout contre ce spectateur du parterre qui, pour gagner quelques minutes au vestiaire, n’a pas hésité à se lever en plein rondo d’Angelina, sacrifiant sans scrupule l’un des sommets de la soirée à son intérêt personnel. Même à l’opéra, le respect est une valeur en chute libre.


