Musique sacrée ou œuvre théâtrale ? Cette sempiternelle question revient plus souvent quand on parle du Requiem de Verdi que de la Création de Haydn. Pourtant, en puisant son inspiration dans les oratorios de Haendel, si riches sur le plan dramatique, et en laissant libre cours à des fantaisies d’orchestration atteignant au sublime, Haydn signe résolument ici une pièce haute en couleurs, vive, contrastée, où la Genèse fleure bon le rideau d’opéra, où chacun de ses épisodes est une scène. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas tout à fait un hasard si ce sont des théâtres, à Vienne (le Burgtheater) et à Londres (Covent Garden), qui ont accueilli les premières représentations publiques de l’œuvre.
Les concerts donnés ces jours-ci par l’Orchestre de Chambre de Paris, dans le cadre évidemment somptueux de Notre-Dame de Paris, pourraient même constituer, à cet égard, des justifications rétroactives. Car il faut bien reconnaître que le son s’échappe vers le chœur et s’élance à l’assaut des vitraux, noyant sous l’écho la clarté des articulations, la précision des attaques, la subtilité des nuances. Ce n’est pas la faute des musiciens, dont on perçoit l’engagement, même si l’on ne sait pas toujours distinguer entre un couac et un effet de l’acoustique.
Ce n’est pas plus la faute de Thomas Hengelbrock, qui dirige le tout d’un geste clair et ferme, quitte à mettre de l’eau dans son vin historically informed pour tenter de s’adapter à la réverbération des lieux, en adoptant dès l’ouverture des tempi plutôt retenus. Nécessité qui préserve autant que possible l’intelligibilité des fugues de « Vollendet ist das grosse Werk » ou de « Singt dem Herren alle Stimmen » sans trop appesantir l’équilibre d’ensemble, qui conserve un certain dynamisme.
Du côté des voix, c’est avant tout la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, qui a pour elle sa connaissance intime des lieux, qui impressionne tout au long de la soirée. L’effectif, fourni, emplit le vaste espace de teintes sombres qui donnent à la soirée une grande partie de son ton volontiers grandiose et solennel. Pour autant, le texte conserve une certaine intelligibilité (ô miracle !), et la précision des attaques, notamment dans l’entame si délicate de « Stimmt an die Saiten » force l’admiration.
Ce soir, les rangs de la maîtrise fournissent également les solistes (ni trois, ni cinq, mais sept, chacune des parties d’Uriel et de Gabriel étant partagées par deux chanteurs). Ce n’est pas faire insulte à ces excellents choristes de noter qu’il faut, pour assumer les parties solistes de la Création, non seulement des techniciens aguerris mais aussi des personnalités vocales fortes, à même de donner vie à des récits d’une grande densité musicale.
On préfèrera passer sur certaines difficultés d’intonation relevées dans les parties de Raphaël ou de Gabriel pour rester sur le beau souvenir laissé par un couple Adam et Eve touchant, sans toujours être audible, figés devant le chef dans une disposition concertante immuable ; et si un soupçon d’inventivité dans la spatialisation des chanteurs avait pu résoudre une partie des problèmes d’acoustique, tout en rendant justice à sa musique qui mériterait bien qu’on la fasse tomber du ciel ?


