Voilà bien une partition faite pour Gábor Takács-Nagy, son alacrité naturelle, son perfectionnisme endiablé, sa direction millimétrée. À sa gestuelle très personnelle (il indique tout, en ex-premier violon du célèbre quatuor qu’il fonda et qui porte toujours son nom), il ajoute ce soir des attitudes très dix-huitième, une chorégraphie personnelle, de petit-maitre ou d’abbé de cour…

On l’a vu diriger à Verbier toutes les symphonies de Beethoven (mais aussi une étonnante quatrième de Brahms l’année dernière) avec son magnifique Orchestre de chambre du festival de Verbier, composé de virtuoses rompus à son esthétique, nerveuse, articulée, électrique. On retrouvera dans ce Cosi l’esprit des Noces de Figaro qu’on avait tant aimées en 2024 dans cette même salle des Combins, dès une ouverture aussi pétulante que rapide (et accélérant encore à la fin, nous a-t-il semblé), où les bois s’envoient comme des balles de ping-pong leurs traits ironiques. Dans les rares moments plus lents on remarque le velours des cordes, avant que des trompettes insolentes ou des timbales foudroyantes n’introduisent la comédie.
Cosi fan tutte, opéra de chambre ou de salon, a-t-il besoin d’une mise en scène ? Peut-être pas. Après tout, dans cette « più bella commediola », tout se passe dans les consciences troublées des personnages, dans ce jeu ambigu de masques, d’amours feintes ou vraies ou passagères, de sincérités d’un moment, dans ce jeu philosophique déguisé en opera buffa.
Et si on s’amuse et se satisfait d’une mise en espace sommaire et d’un échange de casquettes, de lunettes noires, de vareuses, ou de vestes chamarrées, pour transformer les deux garçons en Albanais de théâtre, c’est peut-être d’une direction d’acteurs plus serrée qu’on se trouvera en manque à certains moments. Comme toujours, certains chanteurs se débrouillent avec habileté, d’autres, on le sent, sont moins à l’aise et, on le verra, leur chant semble s’en ressentir parfois quelque peu.

Plus que pour tout autre opéra, l’équilibre de l’édifice repose sur la distribution. Le choix des hommes est d’emblée impeccable, dès le premier terzetto, « La mia Dorabella capace non è ». Giovanni Sala est un beau ténor lyrique, qui a à son répertoire autant Alfredo ou Rodolfo que Tito ou Tamino, tandis que Konstantin Krimmel, que l’on aime tant en liedersänger, ajoute à sa grande voix de baryton une prestance, une aisance en scène et un enjouement qu’on ne lui soupçonnait pas, avouons-le. Quant à Luca Pisaroni, qui connaît son Mozart autant que son Rossini, il tirera toutes les ficelles de la comédie avec une manière de détachement élégant et la grande voix que l’on sait, dessinant un Alfonso juvénile et vif.
Deux sœurs pour deux sœurs
Autant l’enchaînement de terzetti de la première scène sera mené avec brio par le chef et les chanteurs (notamment le troisième, « Una bella serenata », avec ses timbales un peu militaires), autant les deux sœurs dans leur première apparition sembleront moins assurées.
C’est évidemment le pitch de la soirée : confier le rôle des deux sœurs ferraraises à deux chanteuses sœurs dans la vie. Pendant une bonne partie du spectacle, on se demandera si ce n’était pas une fausse bonne idée. Réponse : oui, l’idée était juste, mais il faudra attendre un superbe duo Fiordiligi-Ferrando à la presque fin du deuxième acte pour qu’on achève de s’en assurer. Et l’évolution de Johanna Wallroth aura été l’un des attraits de la soirée, parallèle à l’évolution de Fiordiligi.
Son duetto initial, « Ah, guarda, sorella » avec la Dorabella de sa sœur Rebecka Wallroth (sur un tempo merveilleusement alangui et sensuel) semblera manquer un peu d’assurance, si fines soient les deux voix, les vocalises rester un peu hésitantes et leur douleur à l’annonce du prochain départ de leurs fiancés un peu extérieure dans le quintette, « Di scrivermi ogni giorno », l’émotion un peu en retrait même dans le sublime terzettino « Soave sia il vento ». Or il faut que la souffrance soit profonde pour que la comédie atteigne ensuite à toute sa cruauté.

Notons au passage un chœur « Bella vita militar » particulièrement acéré par les membres de l’Académie lyrique du Verbier Festival, réquisitionnés pour l’occasion et qu’on aura rarement entendu aussi resplendissant de belles voix.
Despina déchaînée !
C’est avec l’entrée de Despina que le spectacle semblera tout d’un coup démarrer vraiment. Par le simple effet de l’entrée foudroyante d’Anna El-Khashem, chocolatière en main. Comme pour se mettre au diapason de son énergie, Rebecka Wallroth donnera tout son poids de révolte au « Smanie implacabili » de Dorabella, auquel répondra le « In uomini, in soldati » de la soubrette, modèle de brio mozartien, de coloratures amusées, d’insolence vocale, de chic.
Et sa sœur Johanna commencera à préciser sa Fiordiligi avec le récitatif « Temerari » suivi du retoutable « Come scoglio », aux sauts de notes vertigineux, et à dessiner ce fier personnage. Si ses graves semblent parfois manquer de solidité (mais ils sont là), en revanche ses aigus sont d’une aisance parfaite, et la ligne constamment tenue, portée par une direction orchestrale qui avance constamment. La reprise est ornée d’agréments brillants soulignant l’orgueilleuse vertu du personnage, et la strette accelerando avec ses coloratures en cascade et ses trilles impétueux jouera son rôle de libération. Pour une chanteuse dont on a le sentiment – c’est ce que nous disions plus haut – qu’elle aurait besoin d’une direction d’acteur plus attentive. Un peu hésitante dans sa petite robe rouge, elle n’a pas la présence en scène de sa sœur et ce qu’elle montre n’est pas au diapason de ce qu’elle donne à entendre.

Complicité des mâles
Les deux hommes n’ont pas ce genre de problèmes. Le « Non siate ritrosi » de Guglielmo/Krimmel est un modèle de charme fondant, de velours, de gaieté, avant de s’achever dans un duo du rire avec Ferrando/Sala désopilant de gaminerie. Les deux chanteurs bâtissent un vrai duo complice.
Autre moment délectable : le « Un’aura amorosa » du ténor, très lyrique, très timbré, très legato, d’une italianitá voluptueuse. La voix est à la fois ensoleillée et sensible, et les passages en voix mixte, les pianissimos amenés insensiblement, les rallentandos suivis par un Gábor Takács-Nagy constamment à l’écoute sont d’une grâce mozartienne accomplie.
De même qu’il conduira le fameux final du premier acte avec ses changements de tempi, tour à tour alanguis et vif-argent, ses ensembles successifs, son architecture aussi complexe qu’irrésistible, ses intermèdes comiques (le poison, le médecin) avec une verve (et parfois quelques décalages) d’autant plus méritoire que le chef a tous les chanteurs dans son dos.
Le « Una donna a quindici anni » de Despina (brillant, pince-sans-rire, avec coloratures de haut vol d’une Anna El-Khashem en superforme) lancera une deuxième partie moins théâtrale que la première, d’où sa difficulté. Mais la tension ne retombera pas, bien au contraire.

La vérité sous le masque
Complicité des deux sœurs (doublement) aux timbres très (trop ?) proches dans « Prenderò quel brunettino », où Johanna, libérée peut-être par son « Come scoglio », commencera à s’amuser vraiment ; parfaite fusion des deux garçons dans « Secondate, aurette amiche » où l’humour n’obère pas un chant parfaitement soigné, repris par les choristes de l’Academie – et tout cela sonne si recueilli que le morceau ne serait pas déplacé dans quelque cantate ; plénitude vocale de Konstantin Krimmel dans « Il core vi dono », où il réussit à prendre des airs d’aigrefin, alors qu’il donne à entendre la romance la plus charmeuse avant que sa voix ne fusionne avec celle de Rebecka Wallroth…
C’est le moment où (avant de céder) elle lui dit : « Je prends votre cœur, mais je garde le mien qui est pris ». Le jeu de dupes qui est alors à son comble se superpose à la parfaite entente des voix. C’est le moment aussi où se constitue un vrai couple vocal : baryton-mezzo, de même que bientôt se constituera un duo soprano-ténor. Autrement dit, c’est au comble du malentendu, de l’équivoque, qu’on parvient à l’harmonie musicale. On imagine le duo Mozart-Da Ponte s’amusant de ce paradoxe.

L’éveil de Fiordiligi
Moment magnifique, l’aria de Fiordiligi « Per pietà, ben mio, perdona » où Johanna Wallroth atteindra un premier sommet d’émotion. L’air est écrit très bas pour sa voix, elle s’accommodera des nombreuses notes graves, pour donner surtout, accompagnée par deux très beaux cors, une belle démonstration de chant mozartien, recueilli, sincère, émouvant, profond, éclairé dans la reprise de coloratures expressives et ailées. La coda sur un tempo très ralenti, et l’ultime trille, brillant, entraîneront une véritable ovation du public.
Au jubilant « Donne mie, la fate a tanti » de Guglielmo (Krimmel superbe et généreux), succèderont deux nouveaux sommets. D’abord, un « Tradito, schernito » de Ferrando, où Giovanni Sala est à la fois puissant, douloureux, amer, révolté… et toujours admirablement lyrique et lumineux. Jouant des demi-teintes, du legato, de notes hautes éclatantes, ne cédant rien sur la tenue vocale, il sera tout aussi juste dans le duetto « Fra gli amplessi in pochi istanti », où Johanna Wallroth parachèvera l’évolution de Fiordiligi, et la sienne dans ce rôle. Se haussant à une puissance, à un pathétique impressionnant, à une expression purement belcantiste de la douleur. L’un et l’autre, parfaitement en accord stylistiquement, atteindront alors au point culminant, émotionnellement et musicalement, de ce très beau Cosi.
Le reste ne sera plus que dénouement et réconciliation finale, faux mariage, avec Despina masquerata et tout l’attirail du buffa, mais avec aussi cette pointe d’amertume qu’insinue le retour au statu quo ante, le mensonge dont se satisferont (peut-être et pour combien de temps ?) les quatre personnages.



