Dans un espace aussi vaste que les Arènes de Vérone, difficile de se sentir au plus près des protagonistes et c’est avec un peu d’appréhension que nous abordons cette Bohème. Il aurait pourtant fallu faire confiance d’emblée à la fréquence de la programmation de l’opéra dans le festival depuis 1938 (80 représentations), car la belle mécanique de Puccini fonctionne à plein dans la nuit véronaise. Ma voisine s’essuie très régulièrement les yeux et nous pleurons pendant tout le dernier acte… La mise en scène d’Alfonso Signorini a été conçue en 2024 pour l’anniversaire de la mort de Puccini. Très classique, dans un esprit zeffirellien, elle se déploie sur un large plateau flanqué de deux avant-scènes aux extrémités, sur lesquelles évoluent des patineurs. Lesquels patineurs sont en fait des danseurs chaussés de faux patins qui glissent et élaborent des figures gracieuses ou faussement maladroites. On aperçoit rapidement de chaque côté, un jeune homme et une jeune femme qui flirtent à distance pour finir par se rejoindre et partir ensemble. Le tableau, très beau, ne manque pas d’attirer l’œil qui, par ailleurs, a beaucoup à faire. Car les figurants sont nombreux pour la sortie chez Momus où culmine la fréquentation du décor-rue, alors que se croisent, se parlent, se provoquent ou s’affrontent les protagonistes d’une population bigarrée. Tous les petits métiers de Paris semblent s’être donné rendez-vous sur les gradins ce soir, du vendeur de ballons au marchand de balais, perdus dans la masse des bourgeois chargés de cadeaux. Le Père Noël (en vert) a un double qui lui fait concurrence, deux funambules placés en miroir évoluent dans un cerceau placé en hauteur, certains agitent leur ruban comme des gymnastes de GRS. On pense beaucoup au boulevard du crime des Enfants du paradis et la profusion visuelle du chef-d’œuvre de Marcel Carné où l’on se perdrait à vouloir tout saisir. Il en va de même ici mais l’on s’en contente, emportés par la foule.

Avant cela, on avait pu découvrir la chambre de Mimi sous les toits au-dessus de l’appartement des quatre artistes, dans une sorte de maison de poupées géante, où Mimi s’affaire à ses travaux d’aiguille (elle a même un sapin de Noël dans son petit réduit) alors que les quatre amis s’amusent et batifolent. L’idée de juxtaposer les espaces et de montrer une Mimi qui réfléchit aux tentatives d’approche de Rodolfo est très excitante et fait sens. Derrière les mansardes, des toiles peintes distendues nous montrent les rues parisiennes et les affiches sont des reproductions de réclames anciennes, pour une ambiance entre réalisme et évocation poétique. La direction d’acteurs est efficace et confère à l’ensemble des protagonistes un aspect très naturel.

Dans le rôle de Mimi, Carolina López Moreno est magnifique de justesse, de timidité feinte, de courage et de noblesse. La voix est ample et charnue, le timbre subtilement moiré et d’une autorité vocale impressionnante, qui confèrent encore plus de force à la jeune femme dont performance et personnage incarné inspirent tous deux le plus grand respect. À ses côtés, Yusif Eyvazov est un Rodolfo idéal, aux moyens immenses qui se bonifient au fil des années. Lumineuse et solaire, délicate et sensible, sa prestation vocale en impose et ravit les tympans sur toute l’étendue de la tessiture. On adhère pleinement à cet amoureux qui feint de se détacher de son aimée pour mieux s’abandonner à son retour et se laisser aller à son désespoir final.

Formidable de légèreté et faussement superficielle, Enkeleda Kamani est une Musetta adorable, délicieuse quand elle feint la douleur au pied et se lance dans ses vocalises ébouriffantes, mais surtout magnifique tragédienne quand elle accompagne les derniers moments de la pauvre Mimi. Nous retrouvons avec plaisir à Vérone celle que nous avions tant appréciée à Nancy en Violetta et en Tatiana. Autour de ce trio, les trois compères sont eux aussi superbes et parfaitement crédibles. Mihai Damian est un Marcello intense, à la fois histrion et amoureux jalousement irrésistible de tendresse quand il fait son ours mal léché. Au charisme scénique s’additionne une puissance vocale étonnante qui avait valu au baryton trois prix au concours d’Operalia 2025. Infiniment touchant en Colline qui se décide à sacrifier son vieux manteau pour contribuer aux frais, Alexander Roslavets impose sa sombre voix toute de velours et Jan Antem cabotine superbement de sa voix bien timbrée en Schaunard dont on remarque surtout la diction impeccable. Du reste de la distribution, très équilibrée, on retiendra la verve comique de Nicolò Ceriani en Benoît inénarrable.
À la tête d’un orchestre en grande forme et en parfaite adéquation avec l’univers de Puccini, Francesco Lanzillotta parvient à sublimer la soirée grâce à une direction précise et fluide, sans fioritures mais avec un éclat tout particulier, qui contribue à rehausser les accents tragiques de la partition. Une soirée magique dont on se dit qu’elle est parfaite pour tous les publics, à commencer pour ceux qui assistent à un opéra pour la première fois. Et en termes de publics, les Arènes ratissent large (plus de 130 pays fréquentent les Arènes pendant le festival), considérant qu’il n’est jamais trop tôt pour se mettre à l’opéra (des spectacles sont proposés pour les moins de quatre ans et leurs parents). Cette année, les enfants ont également pu découvrir une production adaptée de Turandot. Enigmi al museo au printemps dernier. 2407 futurs amateurs d’opéra en culottes courtes avaient participé à l’opération. L’opéra a de l’avenir, c’est rassurant !

