Le festival de Namur ne laisse pas de nous étonner par les découvertes de répertoire qu’il propose à son public année après années. C’était au tour d’Etienne Meyer et son ensemble Les Traversées Baroques (avec l’aide de huit chanteurs membres du chœur de chambre de Namur) ce jeudi soir de poursuivre sa découverte de l’œuvre de Marc Antonio Ziani, dont il avait déjà présenté en avril dernier l’Oratorio de Pâques. Ce compositeur vénitien dont la carrière trouva son aboutissement à Vienne à la cour des Habsbourg laisse une œuvre de très grande qualité, plutôt placée sous le signe de l’austérité que du divertissement. Au sein de cette œuvre, c’est un Requiem qui a ici retenu l’attention du chef, pièce magistrale dont il imagine qu’elle aurait pu servir aux funérailles de l’empereur Joseph Ier qui trouva la mort en avril 1711. Mais voilà, dans la partition conservée à la bibliothèque de Vienne, non datée et jamais éditée, pas de Dies Irae ! Il décide alors de compléter cette lacune en empruntant au successeur de Ziani, l’autrichien Fux un Dies Irae tiré de son Kaiser Requiem, composé en 1720. Poursuivant alors dans la démarche aujourd’hui très courante de composer un concert alternant les pages de deux compositeurs différents, le fameux concert en lasagnes, il complète le programme avec une Lectio de Ziani, placée en guise d’introduction méditative, deux pages instrumentales de Fux et le Stabat Mater de Ziani en apothéose, aboutissant à un minutage juste suffisant pour un concert sans entracte.
Tout cela fonctionne très bien, le matériau musical est de grande qualité et justifie largement l’intérêt qu’on y porte. On constate que la confrontation entre les univers des deux compositeurs n’a finalement pas lieu, tant leur langage, leur inspiration et leur grammaire sont communs ; leurs pages se fondent dans une seule esthétique parfaitement intégrée. Et on soulignera l’audace du Festival de Namur de programmer de telles découvertes pour notre plus grand plaisir.
Les cinq solistes de la distribution constituent une phalange homogène et fonctionnent comme les solistes d’un chœur, sans mettre en avant leur individualité propre. Les sopranos Capucine Keller, voix légère et timbre fruité qu’on entend beaucoup en Suisse, son pays d’origine et Dagmar Saskova, voix un peu plus grave d’origine tchèque, établie à Paris, se donnent la réplique avec bonheur et complicité. L’alto Paulin Bündgen possède un timbre d’une exceptionnelle rondeur, rare dans sa tessiture, dont il use avec un grand raffinement au prix d’un volume sonore un peu limité. Le ténor Vincent Bouchot possède une voix naturelle, qu’on pourrait aussi qualifier de peu travaillée, ce qui lui confère une certaine spontanéité bienvenue. C’est également le cas de la basse Renaud Delaigue, un timbre cuivré très intéressant, typé, très sonore mais qui tend à couvrir un peu ses partenaires.
Etienne Meyer, chef de chœur avant d’être chef d’orchestre, dirige avec précision et nuances, vissé au texte mais sans réellement mettre en relief le côté rhétorique des œuvres, avec une vision austère et rigoureuse – presque scientifique – de l’esthétique baroque, sans laisser guère de place à la fantaisie, à l’ornementation ou à l’inspiration du moment. Les voix sont traitées d’une façon très instrumentale. Cette absence de spontanéité, qui s’explique sans doute par le caractère religieux et le lien des œuvres avec le thème de la mort, engendre aussi un manque de sensualité dans l’interprétation. Le caractère méditatif sans cesse mis en avant finit cependant par créer une très belle atmosphère, spirituelle autant que musicale,
Au printemps, l’ensemble avait terminé son concert Ziani par un extrait du Stabat Mater. Juste retour des choses, Meyer et ses troupes proposeront ici en guise de bis un extrait de l’Oratorio La Morte Vinta composé pour le temps de Pâques, la boucle est ainsi bouclée.


