Un vrai opéra populaire américain, voilà ce que veut créer George Gershwin au début des années trente alors qu’il vient de finir le roman de Dorothy Heyward, Porgy and Bess, dont les personnages pittoresques évoluent entre misère, alcool, drogue et galères variées dans le quartier de Catfish Row à Charleston, Virginie du Sud. Le travail sur le livret co-écrit par le mari de la romancière à partir de leur pièce de théâtre (même titre), et le frère de George, Ira Gershwin se poursuit alors que le compositeur mettra trois ans à faire aboutir son « folk opera », avant sa création en 1935. Ce dernier a même vécu quelque temps à Charleston pour s’imprégner de la culture orale et musicale afro-américaine. Le résultat est incroyablement riche et inouï à l’opéra pour l’époque avec sa vingtaine de solistes noirs, son chœur imposant, son orchestre symphonique à l’instrumentarium grandiose à la fois quasi wagnérien (ne veut-il pas composer un opéra « entre Carmen et Les Maîtres-chanteurs » ? sans oublier l’usage de leitmotive) et folklorique avec son banjo, son piano de bastringue, entre autres. La partition, qui fait coexister plusieurs esthétiques en abolissant la frontière entre musiques savante et populaire, déroule pendant plus de trois heures ses danses, ses gospels, ses negro-spirituals, son blues des villes du sud, ses chants traditionnels des champs de coton, son écriture jazz (fox-trot, ragtimes…), ses passages instrumentaux impressionnants (comme la scène de l’ouragan), ses récitatifs chantés et ses arias, dont certaines deviendront des standards absolus grâce à Billie Holliday, Ella Fitzgerald ou Miles Davis (« Summertime », « It ain’t necessarily so »). Pourtant seul opéra de Gershwin, en trois actes et quelques tableaux, qui fait passer le public instantanément du rire aux larmes et requiert des chanteurs solides mais souples et un orchestre swinguant.
Sous la direction de Quentin Hindley, l’Orchestre Lamoureux fera entendre de belles couleurs et de beaux moments (la scène de l’orage, la marche militaire), mais sans doute aussi un petit manque de répétitions. Les passages sans solution de continuité entre les scènes aux climats et musiques quasi agoniques, à coup sûr prolixes voire incendiaires, sont parfois un peu abrupts. Mais le ballet des percussionnistes volant d’un instrument à l’autre, de même que les assauts de la pianiste ou les éclats sismiques des vents et cuivres sont un spectacle en soi.
Par l’entremise de Carine Chassol, le livret est transposé en Martinique, car ne s’agit-il pas de faire connaître et briller les lauréats du Concours des Voix des Outre-Mer, une association créée par Fabrice di Falco en 2019 ? Catfish Row devient dans les textes humoristiques des récitants (le contre-ténor créole lui-même et la comédienne Claudia Tagbo) la Rue Case-Nègres, celle-là même qui menait au quartier des esclaves, rendue célèbre par le roman de Joseph Zobel et le film d’Euzhan Palcy – les personnages demeurant comme dans le livret original pêcheurs, cueilleurs de coton ou mendiants. Dans la triste histoire des amours contrariées de la faible Bess et de l’infirme Porgy, ce seront les femmes qui tiendront le haut du pavé, la distribution étant de haut vol. Pumeza Matshikiza est une Bess superlative qui fait de l’ombre à Kevin Short (un Porgy souvent à bout de souffle ou en décalage) remplaçant, il est vrai, au pied levé Bongani Justice Kubheka. Le baryton-basse soignera cependant son grand air plusieurs fois repris (« Oh, I got plenty o’ nuttin’ ») et nous touchera avec le métier qui est le sien. La soprano sud-africaine née dans un township offre un spiritual de toute beauté (« Oh, we’re leavin’ for the Promise Land ») et un magnifique duo dès le premier acte avec le Crown bien campé de Luthando Qave. Ce baryton sait faire exister vocalement et scéniquement son personnage de débardeur gros bras, se hissant à la hauteur de ses camarades féminines pour cette version de concert. Marie-Laure Garnier apporte à Serena, la veuve de Robbins (Johnny Mutombo) la rondeur moelleuse de son soprano (« My man’ gone now ») et soulève toute une salle avec sa grande plainte à l’acte II (« Oh, Doctor Jesus ») accompagnée d’un chœur très engagé, passionné même, en tous points remarquable. C’est l’Ensemble vocal Voix d’Outre-Mer aux membres issus entre autres de l’Académie de l’association. Omniprésent, le chœur est vraiment l’âme de l’opéra, à l’instar des grandes célébrations des offices des temples évangéliques, jusqu’au bout de l’histoire en doublant l’air ultime de Porgy partant à New York sauver sa Bess. Axelle Saint-Cirel est une splendide Maria, de fort tempérament, au mezzo agile et bien timbré, qui tient la dragée haute au vendeur de drogue Sportin’life interprété par le lauréat du concours 2026 des Voix des Outre-Mer, Joseph DeCange. Grand escogriffe au talent certain de danseur, le baryton nous propose ce soir-là une version du personnage tirant un peu trop vers la comédie musicale, et souffrant quelque peu d’un manque de projection. Mais son grand air (« It ain’t necessarily so ») emporte l’adhésion sans peine. Le « Summertime » de Livia Louis-Joseph-Dogué (Clara) met en valeur la berceuse dès l’entrée et nous fait presque oublier ses illustres devancières (telle Leontyne Price) avec un soprano fruité et une musicalité limpide. S’illustre également le baryton haïtien Auguste Truel en Jake le pêcheur (« It take a long pull to get there »), mais aussi Ludivine Turinay (Annie), Boris Mvuezolo en Peter qui entend la Mort frapper à la porte et Axel Trival (notamment Crab Man), sans oublier Naïma Wanshe (Lily) et Sébastien Tonnel (le Croque-Mort) venus du chœur, lors de cette belle soirée dédiée à nos superbes talents ultramarins.


