Martin Kušej est un metteur en scène talentueux qui s’est fait beaucoup plus rare sur les scènes d’opéra ces dix dernières années. Si nous gardions un très bon souvenir de sa Lady Macbeth de Mzentsk à l’opéra Bastille, on ne peut pas en dire autant de ce Macbeth munichois, créé en 2008 et déjà repris maintes fois, dont une en 2013. On a le sentiment qu’il a voulu faire de l’effrayant à tout prix, voire du choquant, quitte à se détacher complètement du pourtant très bon livret de Piave. Dommage d’abord de faire chanter les sorcières en coulisse, l’impact de leur chant grinçant en est forcément amoindri et ce ne sont pas des danseurs qui se grattent, forniquent ou pissent qui pourront compenser. Leur incarnation sur scène est un groupe d’enfant muets sortis du Village des Damnés. Avouons n’avoir pas compris le lien avec le drame de Shakespeare. Le chœur des sicaires chante aussi en coulisse, et les danseurs s’amusent à mettre et retirer leur cagoule au gré de l’extinction des lumières. Tout le monde est coupable, vous comprenez. Et la mort est partout, d’où l’omniprésent tapis de crâne, à peine égayé par les déguisements médiévaux dérisoires des convives du banquet, ou par le lustre qui s’approche bien trop du sol. En revenant chez les sorcières, la tête de Banquo (dont Lady Macbeth a accouché à la fin du banquet) tombe des cintres et un chien vient la récupérer. Rires dans la salle. Reste cette tente à cour qui voit naitre les enfants, qui sera détruite par Malcolm lors du final et dont Macbeth tire un Macduff attaché à une laisse pendant que le chœur blafard chante « Patria oppressa » entre les cadavres suspendus par les pieds : mais pourquoi diable ? On cherche toujours. Et les longues pauses entre chaque tableau n’ont pas suffi à nous fournir la réponse.
La donne musicale est un peu plus heureuse : à commencer par orchestre et chœurs très professionnels, dirigés par Andrea Battistoni qui joue habilement des contrastes de volumes et des changements d’ambiance. On aurait aimé davantage de furie et de prise de risque dans certaines scènes mais l’ensemble est très réussi. En Banco, Roberto Tagliavani expose une voix superbe mais son élocution manque d’angles et son jeu est bien peu excitant (cette mort mollassonne). Annoncé en remplacement quelques jours plus tôt, Jonathan Tetelman joue dans la même catégorie : « Alla paterna mano » est puissant, précis, le timbre est splendide, mais l’acteur use trop des poses stéréotypées pour réussir à émouvoir.
Est-ce que Gérald Finley est un baryton verdien ? Pas vraiment. Mais dans un autre rôle sa proposition aurait pu être intéressante. Ici il est hélas bien trop élégant, et souvent en manque de puissance pour incarner l’animal ambitieux puis chancelant, l’assoiffé de pouvoir traqué par ses hallucinations. Il n’y a que dans le dernier air résigné qu’il trouve des accents justes qui lui permette de rappeler quel immense chanteur il est toujours. Compagne attendue, la Lady Macbeth d’Asmik Grigorian impressionne bien davantage sans totalement convaincre : ayant bien compris le souhait de Verdi de disposer d’une « vociaccia », elle n’hésite pas à enlaidir son émission et en rajouter dans le monstrueux, aussi bien dans son jeu scénique que dans le volume de ses vociférations, quitte à souvent sacrifier la prononciation. Néanmoins elle manque de précision dans les coloratures pour assumer l’héritage belcantiste du rôle, même si on lui reconnait de notables efforts pour les trilles du banquet. Elle propose une vision originale du personnage, presqu’aussi angoissée que son époux, elle qui participe au meurtre du roi (elle l’achève alors qu’il essaye de s’échapper de la tente dans laquelle Macbeth a manifestement bâclé le travail). Le lancinant duo qui suit ce premier meurtre sera d’ailleurs son meilleur moment avec « La luce langue » dont elle souligne parfaitement le coté libidinal. La scène de somnambulisme aurait pu être également très réussie si le metteur en scène n’avait jugé bon de la réduire à une simple confession à l’occasion d’une pause clope.


