C’est le dernier Ring d’Ádám Fischer dans le cadre des Journées Wagner de Budapest, qu’il a créées en 2006 – et tout le monde veut en être. On est sold out ce soir dans la grande salle Bélá Bartók du Müpa Budapest. Toutes les places sont occupées ? Non, quatre places du premier rang, juste derrière le chef, restent vides. Il se dit ici que le maestro ne veut personne juste derrière lui quand il dirige – il faut dire (pour y avoir passé le deuxième acte) qu’on est qu’à quelques centimètres du maître… Alors ces quatre places-là, on ne les met pas en vente ! Légende ? On ne prête qu’aux riches !
La conduite de cette Walkyrie par Ádám Fischer est en tout point remarquable ; comme nous avons aimé la fièvre des premières mesures ! Un orage électrique plus qu’une tempête ; comme nous avons apprécié les tempi tellement mesurés dans le duo Sigmund – Sieglinde, soudain devenu un quasi duo belcantiste. Il y a une recherche permanente de l’adéquation entre la fosse et le plateau, c’est de l’art. Il y a une intelligence de la partition chez Fischer, forgée par une solide expérience : il aura donné vingt cycles complets au Müpa depuis 2006. Et dire que Fischer, selon ses propos, est entré dans Wagner quasi contraint et forcé ! – Là aussi, mythe ou réalité ?
On retrouve l’orchestre symphonique de la radio hongroise tel que perçu la veille. Des cordes magiques (les altos con sordino au second acte à vous donner le frisson), des bois irréprochables, mais toujours des cuivres imparfaits. On les a trop peu entendus dans la Chevauchée du III, et puis toujours ces petits décalages qui font mauvais genre.
Nous sommes dans une version semi-scénique avec des chanteurs en habit de récitalistes ; il faut y voir aujourd’hui une sorte de marque de fabrique des Journées Wagner de Budapest plus qu’autre chose, car les toutes premières éditions étaient pratiquement des versions de concert (ce n’est qu’au fil des années que Hartmut Schörghofer a étoffé la mise en espace, puis a introduit la vidéo). Plus grand-chose ne justifie donc que les chanteurs ne soient pas costumés, ou qu’ils se tiennent assis sur les côtés quand ils ne chantent pas. Les décors sont toujours figurés par des projections vidéos sur les trois panneaux de fond de scène. C’est esthétiquement souvent réussi, mais pourrait être enrichi. L’orage du début du I est représenté par une sorte de tempête de neige en montagne ; c’est encore la montagne que l’on retrouvera en décor du II, avant que celle-ci laisse place à un paysage urbain en noir et blanc dévasté. Par la guerre ? Par un tremblement de terre ? Il faut y voir l’illustration de la perte de pouvoir de Wotan (le fameux « Nur eines will ich noch : das Ende ») quand il se fait tordre le bras par son épouse. Toujours est-il qu’à la fin de ce premier tableau du II ce sont les oiseaux prédateurs qui prennent le pouvoir dans ce paysage de désolation (sous-entendu, c’en est fini de l’autorité du dieu des dieux).
Au III, le paysage sera celui d’un monde semi-désertique et le cercle de feu dans lequel Brünnhilde sera enfermée sera représenté par un immense brasier, dont on voit mal qui pourra le transpercer… Comme dans le Prologue, il y a ces jeux d’ombres chinoises, la présence de danseurs qui appuient le texte (huit danseurs, comme les Walkyries, miment des cavaliers en ouverture du III), tout cela est bien vu.
© János Postósz
Plateau inégal ce soir mais avec de formidables individualités. Nos huit Walkyries entament leur chevauchée derrière les panneaux du fond de scène et c’est bien dommage, car on ne perçoit qu’imparfaitement leur chant. Les huit voix ne tombent pas toujours bien ensemble, il manque une homogénéité formelle censée illustrer leur position commune face à Wotan et Brünnhilde. La Fricka d’Atala Schöck est bien celle qui nous avait tant charmé au premier tableau de Rheingold. Elle assoit son autorité sur Wotan grâce à une voix cette fois-ci sans aspérité. Albert Pesenforfer est un extraordinaire Hagen ; la voix caverneuse nous fait froid dans le dos : il figure le butor qu’on n’a guère envie de croiser dans la rue : tout est là pour déplaire, sauf une voix immense, et dont on imagine sans même l’avoir entendue, qu’elle siéra parfaitement au Hagen du Götterdämmerung à suivre. Bryan Register est malheureusement dans un jour sans. Son Siegmund n’avait aucune chance d’effrayer Hunding. Lui qui avait été un Siegfried apprécié à La Monnaie en 2025, est méconnaissable ce soir. Son entrée est correcte, mais tout se gâte très vite : le double « Wälse » est trop court, le chant du printemps pose les premières difficultés et le duo avec Sieglinde voit l’intensité diminuer à chaque instant. L’entracte de cinquante minutes n’a sûrement pas été de trop pour récupérer quelque force et finir courageusement sa partition en fin du II. Celui qui se présente sur son site web comme un Heldentenor n’avait pas ce soir les attributs afférents. Sans parler d’une prononciation souvent hasardeuse, des mots omis, d’autres intervertis, des changements de consonnes qui changent le sens d’une phrase ( « il me protège » ne veut pas dire la même chose que « il te protège»). Il nous tarde d’entendre Bryan Register en meilleure forme.
Magdalena Anna Hofmann est une Sieglinde forte femme, et pourquoi pas ? La voix est extrêmement solide, aucune note ne semble inatteignable, la projection est puissante sans toujours éviter la stridence, mais quelle incarnation ! Le duo avec Sigmund, c’est elle qui le porte à bout de bras, cela reste un des plus beaux moments de la soirée. Elisabet Strid tient le rôle-titre. Entrée au II éblouissante, elle évite tous les pièges de ce début de rôle quasi inchantable, projette sa voix sans jamais crier, c’est beau. Elle se hisse souvent au niveau du Wotan de Tomasz Konieczny, ce qui n’est pas un mince compliment. Tania Braq avait beaucoup apprécié sa Turandot de Stockholm. De toute évidence, la Brünnhilde de Walküre convient bien à sa voix, mieux sans doute que celle de Siegfried, sans parler de celle de Götterdämmerung.
Reste le héros de la soirée, le Wotan de Tomasz Konieczny, véritable phénomène sur scène. Pour lui il faudrait réinventer la notion de Heldenbass, terme un peu tombé en désuétude. La percussion de ses graves, comme de ses aigus du reste, la force de l’incarnation, font bien de lui une basse héroïque. Sa voix vous transperce comme la lance qui ne quitte pratiquement jamais ses mains. Le baryton-basse polonais est aujourd’hui en pleine possession de moyens colossaux. Rien à redire ? Eh bien si ! Nous restons sur notre faim dans le duo final (« Les adieux de Wotan ») : Konieczny ne parvient pas à fendre l’armure, à redevenir pleinement le père éploré qu’est Wotan en réalité. L’émotion ne passe pas, on est encore trop dans la maîtrise des moyens et dans la recherche de la perfection vocale.
Car dans cet instant fugace mais fondamental, Wotan n’est plus seulement un dieu, il est surtout un père qui sacrifie sa fille.



