C’est une tétralogie au pas de course que proposent les Wagner Days ou Festival Wagner de Budapest, dans l’imposant bâtiment du Müveszetek Palotája (Palais des Arts). Au pas de course car, comme il est de tradition depuis de nombreuses années, le Ring en question se tient sur quatre soirs consécutifs, une gageure. La première fois que cela s’est produit ici, c’était du 7 au 10 juin 2007 ; en 2008 autre cycle complet, en 2009 deux cycles, etc… jusqu’en cette année 2026. Et à chaque fois sur quatre jours, avec une exception et une seule sur les vingt cycles donnés, en 2012, où il fut présenté en six jours. Comme toute organisation elle a ses avantages et ses travers. Pour le festivalier, s’immerger dans les quinze heures de musique sur quatre jours, c’est un festin de roi. On a à peine le temps de digérer le menu qu’on passe déjà au suivant !
Artistiquement c’est une autre paire de manches. Où trouve-t-on, aujourd’hui un chanteur capable d’être Wotan dans trois partitions différentes trois soirs de suite ? Où trouve-t-on aujourd’hui une chanteuse en capacité d’incarner Brünnhilde dans trois partitions différentes trois soirées consécutivement ? Cela s’est-il déjà fait ? Ce serait intéressant de le savoir, mais nous n’en avons pas trouvé trace. A Bayreuth, modèle initiatique entre tous, jamais. Dès la première édition, le ton était donné et une journée de repos était intercalée entre Walküre et Siegfried. Il n’est pas rare aujourd’hui que les Tétralogies bavaroises s’étalent davantage encore. En cette année jubilaire 2026 par exemple, deux cycles sont prévus en juillet et août sur six jours chacun. C’est très raisonnable pour permettre de souffler aux chanteurs interprétant les deux seuls rôles présents sur trois pièces consécutives (Alberich est présent aussi dans trois pièces, mais non consécutivement et c’est un rôle bien moins lourd dans Götterdämmerung), et quels rôles ! Ceux de Wotan et Brünnhilde. Donc, à Budapest non plus on n’a pas trouvé les oiseaux rares et Wotan appellera deux chanteurs et Brünnhilde même trois cantatrices !
Nous assistons ce soir à Siegfried. Hier et avant-hier, notre Wotan était Tomasz Koniecsny, ce soir c’est Derek Welton. Hier, Brünnhilde était Elisabet Strid, ce soir c’est Magdalena Anna Hofmann (qui, du reste était Sieglinde hier !). Tout cela serait anecdotique si ce n’était pas perturbant. Or ça l’est pour une bonne raison : les profils des chanteurs sont tellement différents qu’on a peine à se figurer qu’il s’agit en réalité des mêmes personnages. Ce soir, c’est vraiment changement de décor.
©János Postósz
Commençons par Wotan / Der Wanderer. Hier et avant-hier nous avions un dieu des dieux inoxydable, imperturbable, inébranlable, la virilité incarnée. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le même personnage. Derek Welton, qui a triomphé à Paris avec ce rôle, comme il s’en est expliqué, ose montrer toutes les faiblesses du dieu des dieux. Wotan pressent, dès le Prologue du Ring, que le Crépuscule des dieux est à venir. Welton, avec toute l’autorité qui est la sienne et qu’il dramatise admirablement, notamment en ouverture du III dans sa confrontation avec Erda, montre dans l’opposition d’une toute autre nature, celle avec Siegfried, toujours au III, que sa propre divinité a trouvé ses limites. La voix sait être chaude et intime – on aimerait beaucoup l’entendre dans le III de Walküre – en plus d’être puissante et toute d’autorité.
Continuons avec Brünnhilde : hier nous avions une Walkyrie toute de finesse, de prévenance envers son père et Sieglinde. Aujourd’hui, avec Magdalena Anna Hofmann, nous avons la Walkyrie casquée, telle qu’on l’a souvent caricaturée ! La vaillante, la guerrière, qui ne se laisse pas prendre comme cela. La voix est tranchante, ne laisse pas de place au doute, à la nuance – c’est à prendre ou à laisser. Terrible rôle qui commence dans la dernière demi-heure, va crescendo et culmine en un admirable duo d’amour. Quelle force, quelle vitalité chez Hofmann !
Avec ces deux exemples tout est dit des limites de l’exercice d’une tétralogie en quatre jours dans ces conditions. Pour autant, ce Siegfried, nous aura permis de monter d’un cran dans la qualité de la production. A commencer par l’orchestre symphonique de la radio hongroise, dirigé par Ádám Fischer. Le chef, qui passera le relais à la direction du festival cette année, est systématiquement et bruyamment ovationné à chaque début d’acte, sans parler des saluts de baisser de rideau. Ce soir, rien à redire. Les cuivres, coupables d’imprécision lors des deux premières soirées, brillent sans défaut. Ils prennent enfin toute leur place et viennent à bout d’une partition exigeante et souvent périlleuse. Les cordes sonnent encore à merveille ; Fischer connaît son Wagner sur le bout des doigts, ce qui ne l’empêche pas de prêter une attention de tous les instants à sa fosse et ses chanteurs. Nous aimons particulièrement les tempi ralentis dans les moments de haute intensité dramatique (par exemple la scène des énigmes au II), moments dans lesquels toutes les subtilités de l’orchestration sont plus aisément perceptibles.
Nous retrouvons quatre personnages déjà croisés, qui confirment tout le bien qu’il faut en penser. Erika Gál est une Erda avec un rôle moins sommaire que dans le Prologue. On comprend le parti pris de la mise en scène de ne la faire apparaître que par le biais de la vidéo. Toutefois cela implique qu’elle chante derrière les panneaux en fond de scène et c’est tout de même bien dommage, tant le timbre et l’articulation sont séduisants.
Sorin Coliban (Fafner) a lui aussi un rôle autrement plus consistant que dans Rheingold. Sa voix d’outre-tombe fait qu’on l’imagine bien dans le rôle du dragon affalé sur son tas d’or. Il use du porte-voix sans en abuser, belle prestation. Les deux faux-frères Mime (Jürgen Sacher) et Alberich (Jochen Schmeckenbecher), avant de s’entretuer, confrontent deux lignes de chant très différentes. Beaucoup d’afféterie chez Mime qu’on aurait envie de souffleter, beaucoup de rouerie chez Alberich, dont on pressent qu’on va encore entendre parler de lui, et pas forcément en bien…
Et enfin deux nouveaux personnages : l’oiseau de Zita Szemere à l’aigu facile et léger ; qu’elle fait du bien cette légèreté, surtout quand elle semble tomber du ciel (en réalité du deuxième balcon ) !
Et puis le rôle-titre, tenu ce soir par Magnus Vigilius. Le ténor danois se rapproche du Heldentenor ; il campe un Siegfried jeune, enthousiaste, presque enfantin parfois. La voix est claire et forte, elle s’impose dans l’immense salle du Müpa, au prix d’efforts certes mais d’efforts payants. On a connu des Siegfried plus imposants, mais cette humanité (nous ne parlerons pas de fragilité) dans la scène finale colore le personnage de façon pertinente.
La semi-mise en scène de Hartmut Schörghofer repose toujours sur les mêmes principes : les décors sont vidéo-projetés et permettent de limiter les accessoires au strict minimum : il n’y a pas de forge, pas d’épée (une feuille de papier en tient lieu on se demande bien pourquoi), le dragon Fafner est un Wurm de bande-dessinée, pas très crédible. Quelques bonnes idées : Mime use d’une marionnette pour signifier les moments où Siegfried entend ses pensées. Enfin le réveil de Brünnhilde est bien rendu par la vidéo-projection. Le brasier se réduit lentement et le rocher où repose la Walkyrie se dessine petit à petit. Puis on voit apparaître la silhouette de Brünnhilde avant que celle-ci prenne chair et se rapproche de son héros.


