Il y a tout juste cent ans, No, no, Nanette était créée en version française au théâtre de Mogador. De la comédie musicale, on connaît évidemment l’inoxydable « Tea for two », immortalisé par Louis de Funès et Bourvil à la recherche de Big Moustache, mais l’œuvre rangée du côté de l’opérette d’après-guerre est devenue une rareté aujourd’hui remise au goût du jour, avec une nouvelle transcription française du formidable Christophe Mirambeau. La revisitation se veut plus fidèle à la drôlerie et au rythme de l’original de Broadway de 1924 lui-même revu et corrigé en 1971. On ne peut que se réjouir d’avoir pu assister à la Première de la production rémoise destinée à tourner et dont on espère qu’elle va être par la suite largement reprise, tant le spectacle est enlevé, tonique, plaisant et stimulant…
L’histoire est à la fois simple et alambiquée à souhait, entre farce et vaudeville, tout à fait dans le ton des Années folles tout en étant le fruit de la screwball comedy américaine, ce type de comédie loufoque entre burlesque et dialogues en ping pong. L’action se déroule à New York, dans une maison cossue, propriété de Jimmy Smith, un éditeur de bibles qui ne sait trop comment dépenser sa fortune ; son épouse est sobre et impose à Nanette, leur pupille, une conduite quasi monacale, avec pour principale réponse aux souhaits de liberté de la jeune fille un systématique « No, no, Nanette ! ». Des injonctions à faire preuve de patience qui ne sont pas du goût de l’amoureux de la charmante Nanette, Tom Trainor, qui rêve de « Tea for two ». Notre éditeur a cependant proposé des cadeaux très coûteux à trois jeunes femmes, parce qu’il veut que l’on soit heureux autour de lui (« I want to be happy » devenu « Pour être heureux »). Mais lorsque ces dames entretenues, à qui il a omis de préciser qu’il était marié menacent de révéler leur relation avec le bienfaiteur, l’aide de l’avocat de la famille ne sera pas de trop pour la paix du ménage, surtout que les quiproquos vont réunir tous les personnages sous un même toit, à Atlantic City, sous les yeux d’une bonne au bord de la crise de nerfs. Évidemment, tout va se terminer pour le mieux.

La mise en scène d’Emily Wilson et Jos Houben met en valeur ce musical faussement frivole avec un sens du théâtre certain et un rythme entraînant et grisant. La chorégraphie y tient beaucoup de place, utilisant les sept danseurs comme liants (ils miment le ressac ou le train, servent d’éléments de décors, de grooms ou de compagnons de route avec costumes de bains à rayures, look à la garçonne et fine moustache en prime), en complément des chanteurs qui, eux-mêmes, se débrouillent pour leurs déhanchés comme d’authentiques comédiens de Broadway. Les décors, réalisés par les Ateliers de l’Opéra de Reims, sont d’apparence simple, stylistiquement entre Art déco et Bauhaus, fonctionnels et modulables. Plutôt que des portes qui claquent, ce sont des panneaux ou des cadres aux couleurs vives qui glissent, cachent ou révèlent, dans une cadence endiablée. On ne s’ennuie pas une seconde et il est bien difficile de rester de marbre devant tant de vivacité, d’enthousiasme et de gaieté. Le plateau vocal est très homogène, essentiellement issu de l’univers de la comédie musicale. Comme c’est devenu une habitude pour le musical, les artistes sont sonorisés, ce qui permet certes de passer au-dessus de l’orchestre, mais qu’on peut tout de même regretter dans un opéra. Cela dit, les voix sont agréables et correspondent aux rôles : Marion Préïté est une Nanette juvénile, charmante et délicieuse, Marie-Élisabeth Cornet est impayable dans le rôle de Pauline, la bonne, quand Loaï Rahman correspond parfaitement rôle du jeune premier. Davantage formé au chant lyrique, Arnaud Masclet apporte beaucoup de plénitude et de chaleur au personnage de Jimmy Smith ; il arriverait presque à nous faire croire qu’il arrose de ses bienfaits les trois jeunes femmes en tout bien tout honneur, comme il s’évertue à le démontrer. Son avocat, incarné avec conviction et vis comique éprouvée par l’excellent Ronan Debois, est très à son aise. Le reste de la distribution contribue à l’excellente qualité de l’ensemble et l’on saluera au passage le remarquable travail de Caroline Roëlands, impeccable dans le rôle de l’épouse, mais surtout merveilleuse chorégraphe dont on avait déjà apprécié le travail dans le Cole Porter in Paris vu à Rennes en 2024.
Bien entendu, il ne faut pas oublier le rôle primordial des Frivolités parisiennes, dont on reconnaît sans peine les sonorités fantaisistes et ciselées, quelquefois impertinentes mais surtout merveilleusement adaptées au répertoire des Années folles. Sous la direction de Benjamin Pras, lui-même au piano, l’orchestre nous émoustille et nous titille l’oreille sans cesse. Un régal.
Après Reims, c’est à Compiègne le 19 mars, puis à Tourcoing le 22 mars avant l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet à Paris du 27 mars au 5 avril qu’on pourra profiter de cette comédie musicale pétillante comme un bon champagne.




