Comme un baiser sans barbe

The Rake's Progress - Caen

Par Laurent Bury | ven 04 Novembre 2016 | Imprimer

Sixième spectacle in loco, mais toute première mise en scène d’opéra pour David Bobée avec ce Rake’s Progress courageusement programmé en ouverture de saison par le Théâtre de Caen. Superbe cadeau pour un homme de théâtre, ou cadeau empoisonné ? On peut se le demander en voyant cette production, qui paraît constamment tiraillée entre deux options contradictoires. La transposition de nos jours n’a rien en soi de renversant, et ce n’est pas la première fois qu’un opéra au livret allégorique est « mis à plat » pour rejoindre la banalité de notre quotidien, avec Tom Rakewell en trader saisi par la débauche. Oui, mais si David Bobée gomme beaucoup, il surligne tout autant. Le décor se compose surtout de vidéos tantôt neutres – une vue des gratte-ciels de Londres aujourd’hui à travers l’immense baie vitrée de l’appartement de Tom –, tantôt lourdement symboliques comme ce jardin du premier acte réduit à quelques graminées surdimensionnées derrière lesquelles persiste, immobile, la tête tout aussi géante d’un mouton, représentation naïve de l’innocence initiale du héros. On songe aussi à ce bras nu qui remue une sorte de purée de framboises, image projetée en arrière-plan quand Mother Goose se charge de l’initiation de Tom. Malgré quelques très beaux effets de lumière, la soirée n’est pas exempte de longueurs. A force de tirer à hue et à dia, la mise en scène finit par avoir à peu près autant de saveur qu’un baiser sans moustache, ou plutôt sans barbe puisque, bien entendu, Baba la Turque perd ici toute pilosité hors-norme, pour n’être qu’une femme-spectacle vivant du regard des autres, ainsi que le montre son étonnant costume, une robe à frise d’yeux. D'ici La Nonne sanglante de Gounod, qu'il doit monter à l'Opéra-Comique en 2018, David Bobée aura le temps de faire des choix plus nets.


© Philippe Delval

Sur le plan musical, l’impression est aussi mitigée. L’Orchestre régional de Normandie fait mieux que remplir son contrat, sous la baguette rigoureuse de Jean Deroyer, qui respecte à la lettre cette bondissante sécheresse voulue par Stravinsky dans une œuvre typique d’un certain néo-classicisme du XXe siècle. Importation réussie pour le Chœur de l’Opéra de Limoges, venu à Caen dans le cadre de la coproduction qui entraînera ensuite ce spectacle à Reims, à Rouen, à Limoges et à Luxembourg : le livret a prévu pour les choristes des interventions régulières et significatives, dont la formation limousine s’acquitte avec le brio nécessaire.

Parmi les solistes, les méchants l’emportent haut la main. Il faut d’abord saluer bien bas la performance de Kevin Short, impressionnant Nick Shadow, qu’on n’hésite pas à comparer aux meilleurs titulaires du rôle : authentique timbre de basse d’une densité et d’une noirceur idéales pour le personnage, mordant de la diction qui confère toute leur force ironique aux mots de W.H. Auden, gestuelle tranchante et vraie présence scénique. Autant de qualités qui rendent mémorable la prestation de celui que notre collègue Yannick Boussaert jugeait « aussi charismatique que Franz Masura en précepteur d’Oreste » dans Elektra à New York. Pour cette prise de rôle qu’elle nous avait annoncée en interview il y a deux ans, et même privée de barbe, Isabelle Druet fait valoir les graves somptueux d’une voix en parfaite adéquation avec les exigences de la partition. Quant à l’actrice, elle met à merveille en évidence le côté humain de celle qui n’est d’abord qu’une caricature : se dépouillant de son manteau bigarré, de son chasse-mouche, de ses bijoux et enfin de sa perruque, la mezzo donne vie à son personnage et rend crédible sa conversion en adjuvante qui incite Anne Trulove à rejoindre son bien-aimé. Même transformé en loup de Wall Street, Colin Judson est un Sellem extrêmement pittoresque, au timbre percutant. Toujours du côté des figures les plus noires, Kathleen Wilkinson prête à Mother Goose une voix sonore et une silhouette haute en couleur.

On est en revanche moins convaincu par les « gentils » de l’histoire. Stephan Loges est un Père Trulove trop souvent couvert par l’orchestre, faute de puissance suffisante dans le grave. Marie Arnet possède une voix agréable dans le médium, mais peut-être pas assez pour rendre Anne Trulove véritablement touchante, et elle prend une dureté beaucoup moins plaisante dans l’aigu forte, ainsi que dans les quelques passages d’agilité, ce qui surprend de la part d’une artiste habituée à la musique du XVIIIe siècle (on a pu la voir en Pamina à Nantes ou en concert dans Zaïs de Rameau). Doté d’un timbre clair et souple,  Benjamin Hulett ne démérite pas vocalement, mais peine davantage à faire exister scéniquement son Tom Rakewell, ici un peu benêt et manquant un peu d’initiative, malgré une belle scène du cimetière au dernier acte. Gageons que l’assurance viendra au fil des représentations, prévues au rythme de deux ou trois par théâtre coproducteur entre ce mois de novembre et début février 2017.

 

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