Entre les aléas du vivant – l’interprète prévue pour un rôle devient indisponible – et les effets de la concurrence – Bononcini a conquis la faveur du public avec des mélodies plus simples que les siennes – Haendel a dû remanier la partition de Floridante plusieurs fois, sans pour autant connaître le succès. La faute à un livret tarabiscoté ?
Oronte est roi de Perse parce qu’il a jadis assassiné le roi légitime. Il avait alors épargné une enfant en bas âge, élevée avec sa propre fille. Désormais nubile elle doit épouser son général en chef, Floridante.
Quand l’opéra commence, celui-ci revient triomphant d’une guerre victorieuse contre le royaume de Tyr mais la joie du guerrier et de la jeune fille est de courte durée : un envoyé du roi, Coralbo, apporte un message qui décharge Floridante de sa fonction et lui ordonne de s’exiler. Or Elmira et Floridante sont amoureux et faute de comprendre cette décision ils vont refuser de se séparer, suscitant la colère du roi. En fait Oronte veut épouser lui-même celle qui est l’héritière légitime et il lui apprend qu’il n’est pas son père biologique. Elle le repousse avec indignation, et comme Floridante n’est toujours pas parti, alors Oronte les menace tour à tour pour qu’ils cèdent, en vain.
Elmira est soutenue par « sa sœur » Rossane, dont le mariage avec Timante, le prince de Tyr, est tombé à l’eau du fait de la guerre. Or Floridante, qui a ramené un captif, ignore que celui-ci n’est autre que Timante, énamouré de sa promise Rossane. Ce beau garçon attire l’œil de la princesse, et quand il dévoile son identité ils se déclarent leur amour. Mais comment être heureuse quand Elmira est malheureuse ? Un projet de fuite à quatre échoue. Floridante est emprisonné et Oronte ordonne à Elmira de l’empoisonner sinon ils mourront tous deux. Mais quand elle a révélé à Rossane le secret de son origine, Coralbo l’a entendue. Il va rameuter les fidèles de l’ancien roi et sauver in extremis Floridante et Elmira. Vaincu, Oronte est épargné par la clémence de Floridante à la prière de Rossane et les deux couples s’unissent dans la joie générale, car la fidélité a triomphé.
Que faire de ce livret ? Max Emanuel Cenčić s’est-il demandé comment peut-on être Persan ? Il était probablement important, voire préférable à l’époque de la création, de situer dans un ailleurs lointain le personnage d’Oronte, cet usurpateur, souverain despotique, cruel et père incestueux, selon les critères moraux qui torturent la Phèdre de Racine. Mais aujourd’hui ces contraintes ont disparu, et l’univers représenté par le décor, conçu par Helmut Stürmer, disparu à l’automne dernier, dont le travail a été poursuivi par Corina Gramosteanu, est celui d’un château anglais, où un chapelain lit la Bible à la maisonnée, maîtres et serviteurs, et où une grande croix étend ses bras sur le double mariage du dénouement. La demeure est vaste, les plafonds hauts à en juger par la hauteur majestueuse des panneaux mobiles que déplace une armée de techniciens, panneaux qui déterminent des espaces divers que de nombreux domestiques meublent ou démeublent selon les besoins. Un détail pourtant se rattache à la Perse, les petits miroirs qui tapissent les portes, clin d’œil au zoroastrisme. L’époque est indécise, début dix-neuvième siècle à en juger par les robes de style Empire et l’uniforme arboré par Floridante. Le seul personnage exotique est le prince de Tyr – un Phénicien, on dirait aujourd’hui un Palestinien – vêtu de robes orientales et coiffé d’un turban orné d’une plume d’autruche.
En transposant le drame de la Perse à l’Angleterre, et d’un passé indistinct à une époque plus proche de nous, Max Emanuel Cenčić propose au spectateur contemporain des repères identifiables. A-t-il une intention politique ? En plaçant la vie quotidienne au palais royal sous l’influence de la religion chrétienne, ne suggère-t-il pas que celle-ci est complice de l’immoralité du roi ? Un des assistants à la prière a saisi à pleine main la fesse d’une femme passant près de lui. Tous hypocrites ? Car si la scène est en Angleterre le roi, qui est le chef de l’Eglise, ne se borne pas ici à informer Elmira de son intention de l’épouser : il la viole carrément, et plutôt deux fois qu’une. A côté de ce choix « démystificateur » le traitement du personnage de Timante, le prince travesti, tire autant que possible vers le buffo. Certes, il n’est pas un foudre de guerre, il le dit lui-même, il ne s’est battu que sur l’ordre de son père, dont on ignore le sort mais qui doit mourir pour qu’à la fin Timante et Rossane règnent sur Tyr. Max Emanuel Cenčić en fait, avec la complicité active de Bruno de Sà, un maladroit sorti des Mille et une Nuits qui a plus d’un tour dans son sac, depuis les objets mystérieux qu’il en tire pour distraire Rossane jusqu’à la flûte magique qui subjugue serviteurs et sbires. Et quant à la monotonie de la structure en tunnel de l’opéra seria, la mise en scène s’ingénie à la varier par l’activité au second plan des serviteurs – nombreux figurants – par l’évolution du décor, l’existence de portes dérobées et un jeu d’entrées et de sorties qui a évoqué pour nous par moments le théâtre de Feydeau. Par ailleurs le rendu des scènes de violence atteste de la maîtrise des mouvements d’ensemble et du travail de direction d’acteurs. Une réussite de plus à l’actif de Max Emanuel Cenčić.
© Clemens Manser
Réussite aussi que la sienne sur le plan vocal, car si on peut craindre parfois une baisse de régime – mais quelque zone de la scène semble piéger le son – son air final sonne avec une fraîcheur réjouissante, et sa maîtrise ainsi que sa musicalité sont toujours d’actualité. Tout le plateau du reste est de qualité. Le Coralbo de Yannis François se fait remarquer par son élégance y compris scénique, tandis que l’Oronte de Gerrit Illenberger impressionne doublement, par une composition scénique complexe et justement dosée, qui l’amène à jouer l’ivresse et à feindre la brutalité de manière convaincante, et par une autorité vocale constante qui croît avec l’irascibilité du personnage. Son dernier air, celui de la défaite, a des accents qui rendent poignante la tardive prise de conscience d’Oronte.
Le couple « léger », celui de Timante et de Rossane, est dévolu à Bruno de Sà et à Eva Zalenga. Le sopraniste brésilien est désormais si connu qu’on ne détaillera pas les prouesses vocales dont on le sait capable et dont il démontre l’étendue, atteignant des hauteurs mirobolantes dans une fluidité d’émission à rendre jalouses des cantatrices, et renchérissant encore dans les ornements, enchaînés avec un naturel apparent qui ébahit et enchante. Quant à sa désinvolture scénique elle est désormais totale ! Eva Zalenga est une jeune femme ravissante, mutine à souhait dans le temps de l’insouciance et la joie de découvrir que ce captif si séduisant n’est autre que celui à qui elle était destinée, et sachant faire évoluer le personnage quand elle a pris conscience des épreuves que vit Elmira. Si son air « Gode l’alma innamorata » déçoit quelque peu car les vocalises ne sont pas impeccables, ce fléchissement ne dure pas et le charme du timbre, lié à la souplesse et à l’extension, agira sans altération jusqu’à la fin.
L’héroïne de l’opéra, bien qu’il ne porte pas son nom, est la princesse Elmira, en réalité Elisa. Le personnage passe de la joie initiale – elle va retrouver son bien-aimé, bientôt son mari – à l’incompréhension – pourquoi son père annule-t-il cette union et exile-t-il Floridante ? Elle n’est pas de nature à s’incliner sans combattre, bon sang ne saurait mentir et elle provoquera la fierté de Floridante quand il l’incitera à accepter d’épouser Oronte pour échapper à la mort, car pour elle ce serait se déshonorer que de consentir à cette infamie. Cette complexité d’un personnage qui passe d’une vie privilégiée à un statut de femme violée et persécutée, Sonja Runje l’exprime admirablement, tant vocalement que dramatiquement, et ce n’est pas un mince exploit ! Définie comme contralto, elle possède de beaux graves mais sa voix est longue et elle assume sans la moindre faiblesse la tessiture initiale du rôle.
Le chœur du festival intervient avec une ardeur et une conviction réjouissantes au final de l’opéra, et les applaudissements incessants vaudront au public un bis des plus enlevés. Il aura fait un triomphe au plateau, au metteur en scène, à la décoratrice et à la costumière, et au chef d’orchestre Markellos Chryssicos. A la tête de l’Orchestre Baroque de Wroclaw, qui joue sur instruments anciens et quasiment impeccables, en résidence pour ce festival 2026, il dirige avec une alliance d’énergie et de sens des nuances qui restitue à la fois le dramatisme et le charme de la musique, et son succès est légitime. Encore quatre représentations !

© Clemens Manser