Trois ans après sa création, la production d’Hamlet signée Krzysztof Warlikowski revient à l’Opéra national de Paris. Si elle avait conquis notre confrère à l’époque, le recul fait davantage apparaître les insuffisances de l’approche du metteur en scène polonais. Le parti pris général de situer l’action dans un hôpital psychiatrique est si éculé qu’on attend, tout au long de la soirée, un surplus, un apport, une nouveauté qui ne vient jamais. Faire de l’intrigue une longue remémoration traumatique ? Déjà vu. Représenter le spectre et Hamlet sous forme de clown ? Déjà vu également. In fine, le sentiment, paradoxal, d’assister à un spectacle bien trop classique domine.
L’absence de cohérence visuelle, symbolique et thématique accentue la déception. L’angle psychiatrique n’est finalement qu’un arrière-plan, n’atterrissant pas sur un propos particulièrement fécond. Les décors de Małgorzata Szczęśniak sont peu séduisants, représentant la froideur d’un hôpital à l’apparence de prison, actionnant par la suite des pans de mur qui se lèvent et s’abaissent, selon une palette de couleurs criardes, du vert pomme au rose framboise. Ses costumes sont davantage réussis, en particulier ceux, somptueux, du spectre et d’Hamlet sous forme de mime à paillettes. Les vidéos, réalisées par Denis Guéguin, manquent de crédibilité, comme trop souvent à l’opéra, tandis que les lumières de Felice Ross ne restent pas en mémoire. Au total, le spectateur restera sur une sensation de juxtaposition peu inspirée qui ne crée pas de sens ni n’impose de vision singulière de l’œuvre d’Ambroise Thomas.
Le plateau vocal rehausse nettement la soirée. C’est la version pour ténor qui est donnée pour cette reprise – version d’origine de l’œuvre, en réalité. John Osborn convoque toutes les qualités qu’on lui connait : un timbre éclatant, une diction impressionnante de perfection et une conduite du souffle des plus agiles. La clarté de la voix colore le personnage d’Hamlet d’une jeunesse inhabituelle. La présence scénique du chanteur américain est à la hauteur de sa grande musicalité et lui permet de camper un Hamlet nuancé, évoluant d’acte en acte.
Adela Zaharia propose pour Ophélie une émission très homogène et une aisance sidérante dans l’aigu qui permettent à la virtuosité de se déployer sans dureté. La netteté des vocalises, la tenue de la ligne et la souplesse de l’instrument dessinent une héroïne délicate. On aurait souhaité voir affleurer davantage de vulnérabilité et d’émotion brute en filigrane de la perfection des portées qui s’enchaînent. La finesse des pianissimi durant la scène de folie emporte toutefois franchement l’adhésion. La Gertrude de Clémentine Margaine impose une présence plus tellurique. Le mezzo, charnu, largement projeté, donne à la reine une autorité frappante ; l’éclat du haut de la tessiture prolonge cette impression de force, conférant au personnage un charisme captivant.
Jean Teitgen prête à Claudius une basse caverneuse et un volume qui instaurent la puissance du personnage, tout en déployant une belle intelligence du mot. Quant au Spectre de Laurent Naouri, il a tout de l’inquiétante étrangeté : la profondeur de la voix fascine à chaque apparition et sa proposition scénique, entre le mime et la créature malfaisante, opère parfaitement. Julien Henric incarne un Laërte au chant certes franc, mais dont le vibrato est parfois, dans les aigus, un peu trop lâche. En Marcellus, Manase Latu offre un ténor clair, tandis que Vartan Gabrielian imprime chez Horatio une assise vocale plus sombre, bienvenue dans les échanges avec Hamlet. Le Polonius d’André Heyboer emmène le personnage vers une forme d’austérité qui fonctionne très bien. Enfin, les deux fossoyeurs que sont Morgan-Andrew King et Bergsvein Toverud achèvent de faire de la distribution la force de la soirée.
Au pupitre, Michael Schønwandt défend la partition avec un sens théâtral marqué. Le chef ménage habilement la continuité entre l’élan du grand opéra et les replis du drame. Dosant savamment les contrastes, la direction, pleine de relief, sait construire ses progressions et laisser respirer la matière musicale, pétrie avec talent par l’Orchestre de l’Opéra national de Paris. Préparés par Ching-Lien Wu, les Chœurs de l’Opéra national de Paris donnent aux scènes collectives toute leur ampleur.
