S’agit-il seulement du même orchestre ? Dès les premières notes, c’est l’étonnement qui nous saisit tant le contraste est grand avec les prestations des deux soirées précédentes dans Nabucco et Aida. Le chef Francesco Ivan Ciampa est pourtant jeune et invité pour deux représentations seulement. Sans doute le travail mené avec Andrea Battistoni, programmé en alternance, a-t-il également porté ses fruits, lui qui dirigeait quelques mois plus tôt la même œuvre à Munich. Nous avions alors trouvé l’ensemble trop bruyant, mais dans l’immensité des Arènes, l’excès devient évidemment une qualité. Au-delà de l’enthousiasme des instrumentistes, qui s’entend jusque dans les multiples délicatesses et trouvailles exotiques dont la partition regorge, c’est surtout l’énergie dramatique insufflée au plateau qui fait toute la différence, sans jamais en perturber les équilibres. Il faut dire que les chanteurs réunis ce soir ont du coffre.
Mettons de côté Maria Agresta, que l’on est d’abord sidéré d’entendre aussi bien, avant de vite s’apercevoir qu’elle est (fortement) sonorisée : les pleurs qui concluent « Signore, ascolta ! » ne laissent aucun doute, et les enceintes sont bien visibles des deux côtés de la scène. Ce n’est peut-être pas la seule à bénéficier de cette assistance, mais, dans ces conditions, on sera d’autant moins clément avec son italien incompréhensible. La composition dramatique est familière, mais habitée, notamment lorsqu’elle joue habilement de ses aigus instables, qui confèrent une grande fragilité au personnage.
Peu à dire des personnages secondaires, ni remarquables ni mauvais, qui remplissent efficacement leur rôle, à l’exception de l’empereur de Carlo Bosi, qui réussit à sonner vieux et fatigué (parfait pour le personnage, donc) tout en gardant une projection parfaitement saine et audible : du grand art technique. Altoum est ainsi à la fois un vieillard dépassé et un empereur puissant. Dans la même ligne, Michele Pertusi fait briller son art de la prosodie en un Timur plus émouvant que d’habitude.
En Calaf, Yusif Eyvazov fait le job : oui, le vibrato est gros comme une pagode, oui, son chant est souvent nasillard, mais l’armure brille et se voit de loin. « Non piangere, Liù » verse un peu trop dans le pathos, mais il est difficile de faire dans la finesse face à plusieurs milliers de spectateurs. Toutes ses interventions suivantes seront testostéronées mais maîtrisées, jusqu’à un « Nessun dorma » aux points d’orgue crânement tenus. Le dernier duo le voit en revanche épuisé et vocalement débraillé, mais bon, ce n’est plus du Puccini et on trouve de toute façon peu de monde pour défendre ce finale.
Anna Pirozzi met sa rigueur technique, son art belcantiste et sa voix colossale au service de la princesse sanglante, et c’est formidable : la précision alliée à la puissance de la projection et à la stabilité des aigus suffirait déjà à impressionner ; il faut y ajouter cette capacité à réduire le volume sans perdre l’auditeur, que ce soit dans le récit enchâssé au cœur d’« In questa reggia » ou dans ses implorations après la scène des énigmes. On ne trouvera guère à lui reprocher que des aigus pas toujours très beaux, mais c’est le prix à payer pour glacer le sang dans un rayon de cinq cents mètres.
Autour d’eux, chœur et figurants sont également à la fête. Sans renoncer à son parti pris de faste illustratif, Franco Zeffirelli réussit ici bien mieux que pour Aida. D’abord parce que la Chine spectaculaire de Puccini se prête mieux au colossal que l’Égypte souvent intimiste de Verdi. Ensuite parce que les mouvements de foule sont bien plus travaillés : choristes et figurants ne font qu’un, au point que ces derniers doivent se livrer à quelques acrobaties pour émerger de cette masse vivante. Costumes et décors brillent de mille feux dans un spectacle en Technicolor assumé. Si la direction d’acteurs ne réinvente rien, telle n’est de toute façon pas son ambition : elle soutient efficacement l’action jusqu’à la dernière note.

