Créé en 1976 à l’instigation de Daniel Barenboim, pour doter l’Orchestre de Paris d’une formation chorale permanente, le Chœur de Paris fête ses cinquante ans en cette année 2026. Les deux représentations de Roméo et Juliette ces 21 et 22 octobre à la Philharmonie de Paris avec l’Orchestre de Paris, sous la baguette de leur chef Klaus Mäkelä, constituent sa fête d’anniversaire mais aussi un hommage à Berlioz, dont le Te Deum a été la première pièce donnée par la formation composée d’amateurs confirmés et de professionnels.
Roméo et Juliette se prête fort bien à la mise en valeur d’un chœur, commentateur et protagoniste de l’action dans ce qui est moins un récit cohérent de la tragédie des amants de Vérone qu’un monument à l’amour de Berlioz pour Shakespeare, dont les représentations en anglais au théâtre de l’Odéon dans les années 1820 furent pour l’inclassable compositeur un coup de foudre esthétique. Dans cette pièce tout en contraste, le Chœur de Paris s’illustre dans les passages en petite formation dans la première partie de l’œuvre. Homogénéité du son, clarté du mot, cohésion des pupitres donnent aux pages « narratives » de la symphonie la sobriété nette et efficace d’un chœur de tragédie, tout en en relevant les moments plus mordants d’humour et de légèreté. Réuni en formation complète pour la fin de la pièce, le Chœur de Paris perd un peu de son impact et de sa force dans un Convoi funèbre de Juliette plus languissant que douloureux, la faute peut-être aussi à une mise en espace contraignant les choristes à chanter l’essentiel du passage en prenant leur place dans les rangées de sièges du fond de la grande salle Boulez. Le Chœur retrouve ensuite un son d’une rondeur luxueuse et une énergie dramatique incontestable pour la confrontation entre Capulet et Montaigu sur le tombeau de Juliette, final très réussi et qui ne peut qu’emporter l’adhésion.
Pour les quelques passages de solistes, la Philharmonie a réuni une équipe luxueuse en Julien Henric, jeune ténor récemment Laërte à l’Opéra de Paris, Julien Teitgen et Marianne Crebassa que l’on ne présente plus tous deux. Henric tire élégamment son épingle du jeu dans la rapide évocation de la reine Mab. Au superbe « Premiers transports que nul n’oublie », Marianne Crebassa prête un timbre onctueux et lumineux, une poésie certaine et un phrasé délicat. Visiblement souffrant, quoique aucune annonce n’ait été faite en début de concert, Jean Teitgen campe malgré tout un Frère Laurent de belle facture, voix de basse riche de couleurs, souple et vaillante dans ce final assez redoutable.
À la tête d’un Orchestre de Paris en grande forme, Klaus Mäkelä propose une lecture très théâtrale de Roméo et Juliette. Sa « Grande fête chez Capulet » est frénétique, fiévreuse, son « Roméo au tombeau des Capulet » hiératique, violent de contraste. Son Scherzo de la Reine Mab retient tout particulièrement l’attention, avec des pupitres de corde presque dissonants face à une petite harmonie au son détimbré, donnant à l’ensemble une tonalité trouble et inquiétante, qui annonce le basculement de l’œuvre vers le tragique après l’amoureux.
Une belle réussite, et une retentissante soirée d’anniversaire !