Un nouvel album du contre-ténor Filippo Mineccia est toujours bienvenu. Le Florentin, dont la carrière a décollé il y a une vingtaine d’années, ne s’est jamais imposé parmi les stars absolues de sa tessiture, mais il a laissé de multiples preuves de son solide métier, de son sens musical et de sa curiosité. En attestent pas moins de dix récitals en solo, qu’ils soient thématiques (autour d’Orlando), consacrés à un compositeur (Vinci, Ariosti, Jommelli, Gasparini, Paisiello, Mozart) ou des portraits de castrats du passé : Siface, Berenstadt et désormais Rubinelli.
Le castrat Rubinelli naît en 1747. À 19 ans, il est engagé à la cour du Wurtemberg. Les années 1770 sont celles des succès italiens, qui le hissent rapidement au premier rang de son temps ; dès 1778, il participe à l’inauguration de la Scala dans Europa riconosciuta de Salieri. Réclamé du Nord au Sud de la Péninsule, Rubinelli étend sa carrière à Londres, où il est très apprécié pour la sobriété de son style et la beauté de son contralto. De retour en Italie, il continue de se produire au fil des années 1790. Sa carrière embrasse un moment clé de l’opéra sérieux qui, depuis le mitan du siècle, a entamé une lente mutation, dont l’astre Gluck n’est qu’un élément aussi fulgurant que radical. De fait, la transformation du genre serio est surtout patente dans les années 1780 et 1790, que ce soit du point de vue formel, vocal ou thématique.
Choisir Rubinelli, c’est donc explorer l’évolution de l’art lyrique italien pendant cette période aussi décisive que méconnue. Le programme illustre méthodiquement les jalons de la carrière du castrat, de Calliroe (Ludwisburg, 1770) aux dernières prestations des années 1790 en passant par le séjour londonien, notamment cette singulière reprise d’un opéra de Haendel en 1787. Certaines pages écrites pour Guadagni et reprises par Rubinelli témoignent de la filiation vocale et stylistique entre ces deux castrats, tous deux contraltos et portés sur l’expressivité à une époque dominée par les sopranos et la haute virtuosité (voir l’hommage à Marchesi signé par Ann Hallenberg).
Bien sûr, ce choix est aussi contraint par les moyens dont dispose Mineccia. Est-ce à dire que l’adéquation est idéale ? Il faut d’abord parler d’autres contraintes, liées aux ressources disponibles pour un tel projet. L’écueil du récital est toujours de détacher des airs de leur contexte musico-dramatique, et cela affecte certains extraits de scènes vastes et complexes. Faute de choristes, l’arioso d’Oreste face aux furies dans l’Ifigenia in Tauride de Traetta devient une vignette déconnectée, tout comme la prière de Nasolini, qui fit florès jusqu’au début du XIXe siècle. La passionnante sélection restitue néanmoins les diverses manières du temps, passant d’airs de facture classique (Myslivecek, Sarti, Bianchi) à des structures plus souples échappant au da capo (Anfossi, Salieri, Tarchi, Bresciani, Lenzi…). Aria d’ombra, aria agitata, di bravura, duetto, cantabile, rondo : c’est tout l’éventail dramatique qui est convoqué et témoigne d’une expression en mutation. Un motet vient compléter ce portrait ; quant aux extraits de Haendel, ils sont donnés dans les formes écourtées et réorchestrées par Samuel Arnold en 1787, ce qui en fait tout l’intérêt musicologique.
On déplore d’autant plus que l’ensemble Istante Collective, qui n’a rien d’indigne, sonne plus chétif qu’il ne l’est, avec un jeu parfois plus métronomique qu’inspiré. La période classique laisse une belle place à l’orchestre, qui fait désormais plus qu’accompagner les vocalises et parle de sa propre voix pour planter des atmosphères et dialoguer avec le soliste. La ligne de chant se fait aussi plus ample, avec des passages déclamatoires pensés pour une voix à l’autorité immédiate, à la pâte dense : avouons que ce ne sont pas les premières qualités du falsettiste.
Heureusement, la fine musicalité de Filippo Mineccia est intacte, et ses qualités de diseur maintiennent l’intérêt, restituant les enjeux dramatiques de chaque extrait. « A partir tu mi condanni » lui permet de tirer de longues lignes belcantistes, « Affanni di quest’alma » ou « Se fedel mi serbi amore » de vocaliser ; et puis il y a cette ineffable « italianité » qui fait le prix de son chant. Ne manque alors que le pur impact vocal qu’appelle ce répertoire, lacune déjà manifeste dans les récitals Paisiello (où il chantait déjà deux airs écrits pour Rubinelli) et Mozart, pas à la hauteur des beaux disques que le chanteur a consacrés à Ariosti, Gasparini ou au castrat Berenstadt. Impression confirmée lorsque survient l’air de Haendel, qui sonne immédiatement davantage dans les cordes de Mineccia. Sollicitée dans plusieurs duos, la soprano Alexandra Tarniceru ne risque pas de faire de l’ombre à son partenaire tant elle est terne et transparente.
Malgré ces limites frustrantes, le programme permet d’apprécier des pages de haute tenue. On en distinguera le noble rondo de Tarchi, le duetto désabusé de Paisiello, les accents dramatiques de Piccinni et Sacchini, et bien sûr les revisites haendeliennes… De quoi éveiller la curiosité des amateurs d’opera seria et de tous ceux et celles qui souhaitent mieux connaître le panorama musical à l’époque de Mozart : pour cela, on concèdera trois cœurs.


