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Don Giovanni - Genève

Par Laurent Bury | ven 01 Juin 2018 | Imprimer

Que fait Don Giovanni à chaque femme, « pur che porti la gonnella » ? Il la prend en photo, répond David Bösch, concluant à Genève une trilogie Mozart-Da Ponte entamée à Amsterdam avec Les Noces de Figaro en 2016 puis poursuivie à l’Opéra des Nations avec Così fan tutte en 2017. Hélas, si le metteur en scène allemand avait brillamment réussi le premier volet, il avait moins convaincu ensuite, et ce Don Giovanni genevois prouve une fois de plus qu’il est bien difficile d’offrir de ce chef-d’œuvre une vision entièrement aboutie. Le séducteur est ici muni d’un appareil Polaroid, qui lui sert à immortaliser les femmes qu’il trouve à son goût, et son fameux catalogue est un gros album-photo où Leporello colle soigneusement tous ces clichés. L’action se situe dans les années 1950 (comme pour Così), et a pour décor unique un théâtre délabré : un de plus, dira-t-on, car c’est là devenu un des poncifs de la mise en scène d’opéra. Sauf que, cette fois, il se justifie moins que jamais car il ne sert nullement à une réflexion de type « théâtre dans le théâtre ». Sauf peut-être dans l’air du champagne, que Don Giovanni chante avec une gestuelle de rock-star, en prenant un balai pour micro, aucune mise en abîme ici, et l’on en vient à se dire que ce lieu délabré a été uniquement choisi parce qu’il offrait deux niveaux (une scène envahie par les herbes folles et un parterre ayant conservé quelques-uns de ses sièges) ainsi que de nombreuses portes par où entrer et sortir.


 © Carole Parodi

Si Simon Keenlyside avait des kilos en trop, il en perdrait sans doute plusieurs chaque soir, tant il déploie d’énergie à interpréter un rôle qu’il fréquente depuis longtemps. Son Don Giovanni est un hyper-actif qui carbure à la poudre blanche, qui ne cesse de se remuer, d’esquisser des pas de danse en claquant des doigts (même le « La ci darem » devient une sorte de ballet, comme s’il séduisait Zerline en répondant à son envie de danser, bien mal satisfaite par le lourdaud Masetto). Plus méchant homme que grand seigneur, rien ne le plaçant visiblement au-dessus des « paysans » de la noce, le baryton britannique n’en possède pas moins l’exacte mesure du rôle. Après avoir campé le rôle-titre dans Figaro divorce en tout début de saison, David Stout revient la conclure en Leporello : presque aussi virevoltant que son maître, le valet est irréprochable sur le plan de l’abattage, mais on pourrait souhaiter une voix un rien plus grave, même si son timbre se distingue suffisamment de celui de Don Giovanni, et malgré une belle maîtrise de la vélocité dans « Ah pietà, signori miei ». Le problème est plus sensible avec Michael Adams, dont le Masetto surtout à l’aise dans l’aigu ne donne à aucun moment le sentiment qu’il pourrait également interpréter le Commandeur, comme ce fut le cas à la création. Cela dit, Thorsten Grümbel ne fait pas grande impression, ni en père de Donna Anna, vieillard ridicule affublé d’un béret basque, ni en statue surgissant de la brume et éclairée à contre-jour : où est la basse caverneuse qui rendra enfin terrifiante cette apparition. Le Don Ottavio de Ramón Vargas s’inscrit bien dans l’optique de David Bösch, qui privilégie presque exclusivement le côté giocoso du dramma : avec ses lunettes à la Léon Zitrone et ses mimiques éloquentes (ah, la tête qu’il fait à la fin quand Anna lui annonce qu’il va encore devoir attendre un an !), le ténor mexicain ne sort pas d’une certaine tradition, alors même qu’il prête au personnage des accents énergiques et virils. Manque néanmoins une dynamique plus variée, car on ne sort guère de la nuance mezzo-forte.

Chez les dames, Mary Feminear est une Zerline charmante, mais très légère, et elle réussit par deux fois l’exploit d’entraîner ses partenaires à chanter tout à coup beaucoup trop vite (dans la conclusion de « Giovinetti che fate all’amore » comme dans celle du « La ci darem », où le décalage avec l’orchestre est flagrant). Myrtò Papatanasiu  passe sa carrière à alterner allègrement Anna et Elvira : elle est ici une Elvire ouvertement comique, ce qui n’a heureusement aucune incidence sur ses belles qualités vocales, et son timbre prenant se distingue bien de celui de l’autre grand rôle féminin. Mozart est de plus en plus présent dans l’agenda de Patrizia Ciofi, avec une comtesse à Marseille et une Vitellia à Liège la saison prochaine : même si elle sert le Salzbourgeois d’une manière que certains pourraient juger peu orthodoxe, même si elle « fait du Ciofi », son interprétation frappe par une italianité pas si courante chez les mozartiennes (admirable récitatif accompagné précédant « Or sai chi l’onore ») ; certes le grave n’est pas très sonore, et l’aigu n’a plus la facilité de naguère, mais le personnage brûle les planches et ne laisse pas indifférent.

Pure version de Prague, sans « Mi tradì » ni « Dalla sua pace » : les partisans de la cohérence musicologique seront satisfaits. Stefan Soltesz la dirige d’une baguette fine et nerveuse, avec des tempos toujours rapides, dans lesquels l’orchestre de la Suisse romande le suit sans accroc et avec un bien joli pupitre de bois. Tout le contraire du Così pesant qu’avait imposé Hartmut Haenchen l’an dernier.

 

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