Entrée au répertoire sous vide

Don Pasquale - Paris (Garnier)

Par Christophe Rizoud | lun 11 Juin 2018 | Imprimer

Passé maître dans l’art de travestir les opéras, Damiano Michieletto avec Don Pasquale trouve à relever un défi à la hauteur de sa réputation. L’histoire du barbon dupé par une intrigante laisse peu de place à l’imagination. Qu’inventer pour renouveler le propos ? Mission accomplie in extremis. En fait, Malatesta et Norina étaient amants. Le rideau tombe sur ce pied de nez au livret, inapte hélas à masquer la vacuité de la mise en scène, aussi vide que la maison de Don Pasquale suggérée à l’aide de portes et de tubes de néon. Appelé à la rescousse pour compenser l’absence d’idées, le chroma-key (procédé vidéo d’incrustation d’images) tourne à blanc. Et la gifle* ? Fissure tragique dans une fresque comique, elle fait en un contresens frustrant se bidonner la salle. Un mot pour les costumes d’Agostino Cavalca, adaptés avec intelligence au physique de chaque chanteur. Incapable de gérer ses sentiments, attaché à des habitudes qui l’isolent du monde et le contraindront à cohabiter avec son neveu – c’est le programme qui l’affirme –, Don Pasquale réussit pour son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris l’exploit de nous ennuyer, le plus ennuyeux dans l’histoire étant le vide du décor, nuisible à la projection des voix.


© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Est-ce la raison pour laquelle, malgré un usage approprié des variations, Lawrence Brownlee semble privé d’éclat, éteint jusque dans les ensembles ? Tracée depuis la coulisse d’une ligne sans bavure, la sérénade « Com’è gentile » renvoie d’Ernesto une image plus lumineuse et le nocturne en duo montre soprano et ténor enfin au diapason, dans une parodie de belcanto où le trait justement appuyé évite la caricature.

C’est que Nadine Sierra, véritable bête de scène, aurait tendance à tirer la couverture à elle s'il suffisait à Norina une paire de jolies gambettes montrées plus souvent qu’à leur tour. La comploteuse a des exigences qu’une voix légère ne peut entièrement satisfaire, si brillant soit l’aigu. Faut-il rappeler que Giulia Grisi, la créatrice du rôle, comptait à son répertoire Anna dans Don Giovanni, Leonora du Trouvère ou encore Elvira des Puritani, autant de partitions étoffées auxquelles Nadine Sierra ne saurait pour le moment prétendre.

Au contraire de Florian Sempey, Figaro et Dandini aujourd’hui de référence, qui trouve en Malatesta un rôle à la mesure de son format vocal et de son tempérament, Michele Pertusi peine à se glisser dans la peau de Don Pasquale. Ni lubrique, ni ridicule, ni aucun des épithètes généralement employés pour caractériser le barbon, pas davantage basse bouffe, débordé par le flux torrentueux du canto sillabico (forme de chant destinée à imiter le débit rapide de la langue italienne), le legato mis en danger par les soubresauts d’une écriture calquée sur les sautes d’humeur du vieux garçon, que diable ce chanteur valeureux par ailleurs est-il venu faire dans cette galère ?

En quête supposée de fantaisie jubilatoire, la direction crispée de Evelino Pido agite, freine et ralentit la cadence sans logique apparente. Les chœurs et l’orchestre en perdent parfois la mesure. Est-ce là le meilleur moyen de traduire l’esprit de l’œuvre, son caractère joyeux non dénué de tendresse, voire de mélancolie, en une perpétuelle modulation des teintes orchestrales ? Les applaudissements enthousiastes au tomber de rideau semblent apporter à la question une réponse affirmative. Tous, au moins, ne rentreront pas les mains vides.

 

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