Profitez de l'aubaine !

La favorite - Marseille

Par Maurice Salles | dim 15 Octobre 2017 | Imprimer

Si la vraisemblance n’est pas la première qualité de La favorite, notamment en raison des ellipses du récit qui obscurcissent la chronologie et privent d’informations sur les circonstances – où, quand, comment le jeune transfuge du monastère et sa belle inconnue se sont-ils retrouvés ? depuis quand durent ces rencontres quotidiennes entourées de mystère où il est emmené en barque les yeux bandés ? - on ne peut nier que l’œuvre réunit bien des ingrédients d’un grand opéra romantique, c’est-à-dire propres à laisser libre cours à l’exaltation des sentiments et à leur expression en musique. Le jeune Fernand est la sincérité même, d’où son aveu à son mentor, et sa ferveur amoureuse a la candeur de la première fois et le ton de la dévotion dans laquelle il baigne au monastère. La fougue de son inconnue n’est pas celle de l’innocence mais celle de la renaissance d’une sincérité primordiale que cette relation restaure. Effusion de la reconnaissance chez le Roi envers son sauveur et chez Fernand envers son bienfaiteur, impatience du roi envers le représentant de l’autorité religieuse, trouble surmonté par Léonore dans la décision difficile de révéler à Fernand son statut, colère froide du roi qui apprend l’existence d’un rival, envie et esprit de caste des courtisans à l’attitude insultante, colère de Fernand après la révélation humiliante, colère du roi qui se voit défié, désespoir de Léonor, trouble de Fernand au moment de l’engagement solennel, réveil du feu mal éteint, mort de Léonor, promesse de Fernand, tel est le catalogue des sentiments et des situations qui animent et bouleversent les personnages.

Dans une version de concert comme celle proposée par l’Opéra de Marseille, les interprètes sont sans filet, c’est pourquoi leur adéquation au rôle est essentielle. On dirait aussitôt qu’elle est totale pour toute la distribution si celle de Paolo Fanale ne nous avait laissé perplexe. En effet, au-delà d’une voix qui disparaît rapidement quand l’orchestre augmente le son – grâces soient rendues à Paolo Arrivabeni qui ne permet guère que cela se produise – se pose la question de la couleur et de l’interprétation. Sans doute Fernand a souvent la parole « ange » en bouche, mais cela ne signifie pas qu’il soit asexué, puisque justement il quitte le monastère pour obéir à ses hormones mâles. Or le chanteur privilégie dans le premier acte une émission « angélique » accompagnée d’un sourire constant qui nous semble complètement hors sujet. En effet il est en train de confesser à celui qui a été son guide pour la vie monastique qu’il y renonce pour une femme ; cette décision grave, Fernand a conscience que son interlocuteur ne peut l’approuver, et celui-ci n’est pas du genre à se laisser amadouer par un sourire, se voulût-il enjôleur. Par la suite, quand il renonce et au sourire et à l’émission haute le ténor est crédible dans les épanchements lyriques du second acte, mais il lui manquera pour nous un peu de poids dans l’affrontement avec le Roi au troisième acte malgré un engagement très volontaire. C’est très joli à entendre, très nuancé, mais nous attendions Fernand et nous avons eu Nemorino.

Ses partenaires, par bonheur, sont à la hauteur de leur emploi. Dans les rôles respectifs d’Inès, la suivante de Léonore, et de Gaspar, le confident du Roi, Jennifer Michel et Loïc Félix sont des seconds rôles de grand luxe et le succès qu’ils recueillent aux saluts n’est que la juste récompense de la qualité de leurs interventions, caractérisées par la netteté de leur timbre et leur impeccable projection. Le père Balthazar, à la fois supérieur du monastère et représentant de l’autorité papale, trouve dans la voix profonde de Nicolas Courjal les couleurs de la gravité bienveillante ou de la sévérité, et la fermeté constante de la diction correspond à celle du personnage. Jean-François Lapointe investit Alphonse XI de son phrasé majestueux, un peu « à l’ancienne » pour notre goût mais probablement fidèle à l’esprit du style déclamatoire en vogue dans l’opéra français dont Donizetti avait voulu se rapprocher. L’ampleur de la voix répond aux exigences du rôle et grâce à sa tenue très contrôlée il sera lui aussi ovationné. Comme eux, mais plus qu’eux encore Clémentine Margaine sera acclamée à la fin du concert. Nous avions gardé le souvenir d’une voix grande parfois rétive à la discipline et nous avons eu la joie de découvrir la maîtrise acquise, grâce à laquelle l’émission est domptée. Du coup l’interprète n’a plus besoin d’excès se voulant expressifs, puisque l’expressivité de la musique passe entière dans la voix. L’extension dans l’aigu est intacte, le changement de registre imperceptible et le bas de la tessiture ne sonne jamais forcé. La prestation y gagne une élégance remarquable, en tout point adéquate au personnage.

Autres triomphateurs du concert, les artistes des chœurs et les musiciens de l’orchestre. Il paraît bien loin, le temps des approximations ! Sur la scène comme dans la fosse, on assiste à une émulation incroyable entre chanteurs et instrumentistes, la cohésion, la précision, la fluidité, le contrôle du son des uns ayant leur reflet dans l’imbrication chirurgicale des pupitres, les transparences, les résonances, le chant des timbres et des couleurs. Paolo Arrivabeni connaît bien les forces de la maison et aussi la musique de Donizetti, sur laquelle il exprime des idées très claires dans le fascicule qui tient lieu de programme. Sa direction allie le soutien aux artistes au souci de garder à l’orchestre son rôle d’animateur des dynamiques, de propagateur des thèmes et de gardien des formes mélodiques. Il parvient excellement à tenir ensemble les exigences jusqu’au sceau final de la tragédie. On ne saurait trop inviter les absents à profiter de l’aubaine avant le 21 octobre prochain.

 

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