C’est une soirée qui déborde de bonnes intentions : fêter la musique comme il se doit chaque 21 juin ; rendre hommage à Béatrice Uria-Monzon, prématurément disparue il y a moins d’un an, encore si vivante dans nos mémoires ; associer son père à la célébration à travers la projection de certaines de ses œuvres – Antonio Uria-Monzon (1929-1996) est un peintre renommé ; inviter une des chanteuses les plus en vue du moment, Marina Viotti dont on sait combien elle apprécie le pays Basque, ne serait-ce que pour surfer les vagues de l’Atlantique ; offrir un tour de chant à l’enfant du pays, Manon Lamaison, originaire de Saint-Jean-de-Luz ; évoquer à travers le programme un autre natif de la région : Maurice Ravel ; donner carte blanche à la Maison Stéphane Rolland pour concevoir des robes comme en rêvent les divas, même si à l’usage elles rendent périlleuses les entrées et sorties. Tout cela en un seul soir…
Lever de rideau sur une scène plongée dans l’obscurité avec pour seul élément de décor le piano encadré par quatre pans de gaze tombant des cintres – théâtre dans le théâtre, suggéré avec une élégante sobriété. En fond de scène, intégré dans le décor, un écran sur lequel est projeté, en guise de préambule, des morceaux choisis d’une interview de Béatrice Uria-Monzon réalisée à l’occasion de sa première Lady Macbeth à Bruxelles en 2016, alors que la conversion de son mezzo-soprano original en soprano dramatique était consommée. Il n’est pas certain que les moins initiés saisissent l’intégralité d’un propos exigeant de connaître un minimum l’opéra de Verdi pour en saisir les enjeux. Les éventails s’agitent dans la salle ; la chaleur est étouffante. Qu’importe, l’artiste transparaît derrière les mots, intègre, sincère, passionnée, magnifique. Sur ce même écran seront projetées ensuite les peintures de son père, puis deux extraits d’opéra – Cavalleria rusticana à Orange en 2009 et Carmen à Barcelone en 2011 – dans lesquels Béatrice Uria-Monzon crève la toile, en dépit de conditions sonores défavorables (la voix des chanteurs, surexposée par rapport à l’orchestre, agit à la manière d’un miroir déformant).

Interviennent ensuite les artistes invitées, ensemble d’abord, puis séparément. La Barcarolle des Contes d’Hoffmann scelle l’alliance de leur timbre, l’un de velours, l’autre de soie. Cosi fan tutte, en fin de récital, les réunira de nouveau – une option plus raisonnable que la présentation de la Rose du Rosenkavalier annoncée dans le programme.
Si les affinités entre Béatrice Uria-Monzon et Marina Viotti s’accomplissent à travers quelques rôles – Charlotte (Werther), Carmen… –, la relation avec Manon Lamaison est plus difficile à établir. A l’aube de sa carrière, la soprano apparaît comme l’antithèse de son aînée : blonde, légère, diaphane, intrépide serait-on tenté d’ajouter si l’on en juge au choix de la valse de Juliette pour amorcer le récital. Le sourire, la fraîcheur sont présents mais l’air exige une liberté dans les vocalises, une assurance dans l’aigu que la chanteuse, cueillie à froid, n’a pas encore conquises. En deuxième partie, Lakmé voudrait plus de sensibilité et Violetta plus de maturité pour prendre chair. Mozart, qui n’aime rien tant que la jeunesse, fait mieux valoir la ligne et le suc d’une voix desservie il est vrai par une sonorisation à géométrie variable, plus ou moins gênante selon la position que l’on occupe dans la salle – le principal bémol de la soirée : micro et chant lyrique sont incompatibles ; la taille raisonnable du Théâtre du Quintaou (une salle moderne de 750 places environ) aurait autorisé à se dispenser d’un tel procédé.
Marina Viotti est chanteuse suffisamment aguerrie pour surmonter le handicap. Son art se distingue une fois encore par sa remarquable synthèse entre maîtrise technique, liberté expressive et présence scénique – la facilité avec laquelle elle capte l’attention du public et suscite la sympathie. Voix d’ambre et d’ombre, l’homogénéité sur l’ensemble de la tessiture reste une de ses premières qualités ; l’usage de la couleur aussi – la manière dont sont variés teintes et reflets selon l’effet recherché, en accord avec le texte. Car Marina Viotti ne se contente pas de chanter, elle incarne. Charlotte, nourrie par l’expérience de la scène, et même Dalila, ne sont pas silhouettes esquissées le temps d’un numéro, elles existent. Voilà peut-être ce qui la relie à Béatrice Uria-Monzon – plus qu’une incursion audacieuse dans un registre de soprano aujourd’hui prématuré, si tant est qu’il soit un jour de circonstance. Non que « Pace pace mio Dio » soit indigne. Cette tentative inédite est présentée comme un hommage à celle qu’elle dit regretter de ne pas avoir assez connue. La longueur de la voix, la palette des nuances aident à relever le défi, mais explorer et se maintenir ainsi dans un registre supérieur altèrent ce qui fait la valeur de l’artiste : la beauté ombrageuse et la force expressive du chant.
Avec la complicité discrète d’Edwige Herchenroder au piano, les bis forment une troisième partie de soirée plus désinvolte, où opérette et variété ensemble convoquées rappellent que la fête de la musique est aussi celle des musiques.


