Voilà quatre ans que le baryton-basse polonais Tomas Konieczny a redonné vie à l’Opéra Lesna – l’Opéra de la forêt – qui, dès 1909, imposait Sopot comme l’un des temples du wagnérisme en Europe.
Renommé désormais Baltic Opera Festival, à un jet de pierre de Gdansk, la ligne directrice en est toujours centrée sur le maître de Bayreuth avec cette année die Walküre pour deux soirées précédées d’un étonnant Rheingold for kids, spectacle jeune public qui résume l’Or du Rhin en une heure très enlevée. La distribution, d’un excellent niveau, y rassemble principalement de jeunes chanteurs polonais et fait la part belle aux textes en langue vernaculaire.
Ce soir, c’est une Walkyrie d’un exceptionnel niveau qui nous est proposé. Contrairement aux années précédentes, il ne s’agit pas d’une création maison mais de l’adaptation d’une version de l’Opéra de Copenhague datant de 2022.
Tomasz Konieczny y tenait déjà le rôle de Wotan, comme il l’a fait à Berlin ou Bayreuth.
Il a souhaité la reprendre car – selon ses dires – elle peut s’envisager de manière autonome, et Sopot ne saurait proposer un Ring complet en une seule édition.
Naturellement, il a fallu adapter la production au plein air puisque la particularité du Baltic Opera Festival est de se tenir au cœur de la forêt, dans un amphithéâtre de 5000 places impliquant une sonorisation fort bien dosée si l’on excepte la « chevauchée des Walkyries » où le trait est inutilement appuyé alors que les interprètes sont excellentes, disposant de tous les moyens nécessaires pour passer l’orchestre.

© Baltic Opera Festival
La canopée nous enveloppe, s’illumine d’un rayon de soleil, le chant des oiseaux cède à la pluie qui tambourine sur le velum… Comme souvent dans les lieux alternatifs, un charme tout particulier est à l’œuvre.
Tom Scutt a conçu pour le Théâtre Royal danois un dispositif habile et élégant, d’acier et de bois clair répondant aux teintes neutres et fondues des costumes japonisants où textures et matières sont travaillées avec soin.
Flanqué d’écrans lumineux, un immense escalier amovible occupe le centre du plateau, la misérable cabane de Hunding se cache à son revers, un pieu gigantesque le perfore au premier acte, donnant à Notung la dimension mythique qui lui sied avant que ne s’y embrase de le bûcher du troisième acte.
Autour de cette structure se déploie une vie de bureau parfaitement contemporaine avec cancans, ordinateurs portables, plans et maquettes. Chaque chanteur peut se saisir de ces accessoires – une peau de renard, deux statues d’esprit mycénien pour les jumeaux… autant de supports à la pensée ou à la narration qui clarifient le propos pour le spectateur.
Wotan, l’architecte, constamment présent sur scène, contemple son œuvre de son oeil unique, oriente l’action, jouant négligemment avec la maquette de l’escalier. Ses employées-walkyries commentent et sabrent même le champagne tandis que les jumeaux incestueux succombent à la passion.
Cette mise en abyme fonctionne tout au long de la soirée, grâce également à une formidable direction d’acteur, extrêmement vivante, naturelle, imaginée en orfèvre par John Fulljames à Copenhague et brillamment reprise à Sopot par Johanne Holten.
Tomasz Konieczny se targue d’un cast majoritairement polonais, y compris pour les doublures, choix indispensable pour permettre à la musique de Wagner « de briller en Pologne à son plus haut niveau ».
Réunir un orchestre local fut apparemment une gageure, et là encore, un enjeu pédagogique. Le Baltic Opera Orchestra Gdansk renforcé par le Symphony Orchestra du Lviv National Philharmonic – dans une belle collaboration polono-ukrainienne – s’avère excellent sous la baguette experte d’Axel Kober avec lequel le directeur artistique collabore depuis vingt cinq ans à Mannheim.
La battue souple et ample obtient le meilleur de la large phalange réunie ce soir. Les contrastes, les textures sont bien marqués de l’âpre au soyeux ; les tempi justes, la dynamique soutenue, toujours au service des chanteurs.

© Baltic Opera Festival
Tomasz Konieczny, indéboulonnable Wotan dans plus de vingt productions propose une incarnation brillante, charnelle, depuis le démiurge triomphant jusqu’au père démuni. La munificence de son instrument peut se raffiner jusqu’au murmure, s’alliant à une aisance et un naturel constants.
Pour sa part, Stanislas de Barbeyrac confirme, si besoin, qu’il est un grand Siegmund. Après Dortmund, Londres puis Paris l’an passé, il irradie de sensibilité, d’intelligence vocale, d’une émission profondément incarnée, d’un constant relief expressif. Il forme un duo assez sublime avec Izabela Matula qui fait ce soir des débuts magnifiques en Sieglinde. Timbre moiré, unité des registres, aigus bien couverts, elle jouit également d’une belle justesse des intentions.
La Brünnhilde de Stéphanie Müther après une entrée fragile, épanouit une ligne souple, à l’émission claire où les nuances dynamiques servent intelligemment l’expression. Le passage où elle annonce à contre-coeur à Siegmund son destin est par exemple d’une prenante simplicité.
Enfin, René Pape propose un Hunding viscéral que l’on adore détester tandis que Malgorzata Walewska campe une Fricka mature au caractère bien trempé.
Un spectacle à retrouver le 5 juillet pour une seconde représentation à Sopot en attendant Fidelio, Freischütz et Andréa Chenier au programme 2027 de ce lieu à envisager désormais dans les pérégrinations estivales des festivaliers lyricomanes.


