ForumOpera.com se consacre exclusivement au répertoire vocal, sous toutes ses formes. Le présent compte rendu constitue une exception, dûe a priori à l’existence d’une version originale sous forme d’oratorio et justifiée a posteriori par l’enthousiasme de notre rédacteur, qu’il nous a paru légitime de partager avec nos lecteurs.
La Rédaction
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Malgré la multiplicité de ses versions (1), l’ouvrage reste très rare au concert. C’est la raison pour laquelle le voyage à Metz prenait tout son sens, même si l’absence de la mention de chanteurs dans le programme interrogeait. Sachons gré à Paul-Emile Fourny, auquel on est également redevable de la conception, de l’avoir programmé pour une série de cinq concerts. Ceux-ci permettent par ailleurs la découverte de la monumentale basilique Saint-Vincent (nef du meilleur gothique champenois, et reconstruction d’une imposante façade baroque de la seconde moitié du XVIIIe siècle).
Le commanditaire avait explicité son intention à Haydn (2) : chacune des parties devait suivre le prêche relatif à la parole illustrée, et un silence d’une dizaine de minutes susciter la méditation des fidèles. Sept paroles, donc sept mouvements, encadrés par une introduction, également lente, suivis d’un mouvement rapide, le terramoto, tremblement de terre qui marqua la mort de Jésus sur la croix. Le choix a été fait ce soir d’entraîner le spectateur dans un véritable parcours initiatique, favorisé par le cadre, exceptionnel. La plongée est amorcée par le sas tendu de noir que l’on doit traverser pour parvenir à l’immense nef. Dans le chœur de cette basilique, désacralisée de longue date, un grand piano, côté jardin du choeur, une étagère dont les bougies seront allumées opportunément et sept corps alignés, prêts à l’ensevelissement, dans leur linceul blanc. L’obscurité grandissante, comme le froid qui l’accompagne, sont mis à profit par une scénographie fondée sur les lumières inspirées de Nolwenn Annic : ce sera un émerveillement constant, en étroite relation avec le moment éclairé, ses progressions, tirant le meilleur profit de l’architecture du cadre. Un tapis sonore, de synthèse, en boucle, sur des basses profondes est diffusé sans interruption jusqu’à ce que Nicolas Stavy gagne son clavier. Totale est donc la surprise puisqu‘aucune note d’intention, ni même le texte des sept dernières paroles, rien dans le programme ne permette d’anticiper.
Le choix de l’homme de théâtre qu’est Paul-Emile Fourny s’est porté sur l’ascétique réduction pour piano, pour ponctuer non point un sermon, mais une paraphrase fidèle et réaliste du texte évangélique, proche du livret de Van Swieten, où le Christ nous confie les épreuves qu’il traverse. La tragédie de l’homme mourant, persécuté, trahi, raillé, abandonné, s’adresse à chacun, croyant ou pas, au même titre que les Passions de Bach.
Un comédien, Thierry Frémont, tout en déambulant, va expliciter la musique de Haydn par son récit, poignant, recueilli, dépourvu d’enflure comme de grandiloquence. On était en droit de redouter que la version pour piano – approuvée par Haydn, qui n’en était pas l’auteur – ne soit qu’une pâle réduction de la somptueuse composition originale, pour orchestre. Ce sera une révélation sous les doigts de Nicolas Stavy : oubliée la « réduction » pour une partition fabuleuse qui va bien au-delà de l’écriture des dernières sonates de Haydn, si belles soient-elles, anticipant ainsi la Hammerklavier par son écriture audacieuse et aboutie.
Dès l’adagio maestoso de l’introduction, puissante, contrastée à souhait, c’est du très grand piano, profond, toujours lisible, qui respire, chante et nous émeut. On imagine aisément que, même privé du cadre, du récit et de la scénographie aboutie de ce soir, ce pourrait être un récital de très haut niveau. Nicolas Stavy s’est pleinement approprié l’ouvrage, qu’il vit avec humilité, et joue par cœur. Ses qualités, bien connues, sont manifestes, de toucher, d’articulation, de conduite des parties, auxquelles il faut ajouter le naturel et la cohérence.
Il faudrait énumérer chaque mouvement, tant est riche la variété des expressions, malgré la relative uniformité des tempi. Il n’est pas un moment où nous ne soyons captivés. Le jeu retenu, intériorisé, empreint de tendresse, du Fürwahr, ich sag’ es dir (« En vérité, je te le dis ») qui fait dialoguer Jésus et sa mère, le « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », le tourment, épuisé, de la soif, avec une lumière réduite à celle des bougies, alors que le froid nous gagne, la plongée dans les ténèbres de la mort, la vérité humaine est bien là. La puissance dramatique du Terramoto conclusif, fait frissonner, terrifiante et grandiose, amplifiée par un magistral traitement des lumières. On sort bouleversé.
Reste à espérer que ce concert-spectacle d’exception rayonne au-delà de la Lorraine et anticipe la production de l’ultime version, avec chœur et orchestre, qui mérite pleinement d’être aussi connue que La Création et les Saisons.
1. L’œuvre originale, exclusivement pour orchestre, fut commandée par un marquis-chanoine de l’église du Rosaire de Cadix, à destination du Vendredi-Saint. Artaria, puis Foster publièrent aussitôt, non seulement les parties d’orchestre (Hob. XX/1), mais aussi la réduction pour quatuor à cordes (Hob.III/50-56), et une autre pour piano (Hob.XX/3), approuvées par le compositeur. Celui-ci, ayant écouté un arrangement sous forme d’oratorio, réalisé par Joseph Froberth, à Passau en 1795, décida de s’en inspirer pour réécrire l’ouvrage, dont Van Swieten allait arranger le texte. Breitkopf & Härtel éditèrent cette ultime version en 1801, avec textes superposés en allemand et en italien (révision Eberhardt Müller). 2. Haydn, homme des Lumières, aussi catholique sincère que franc-maçon engagé, au sommet de son art, répondait à la demande précise du chanoine. Son message est universel, même débarrassé de toute préoccupation apologétique, édifiante. La fidélité de la narration de ce soir, son réalisme ancrent le drame dans le contexte précis du Calvaire. N’eût-il pas été préférable de n’en retenir que l’aspect central d’un homme en proie à ses souffrances, à ses tourments pour en élargir encore la portée, universelle ?


