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BIZET, Carmen – Milan

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Spectacle
25 juin 2026
À fronts renversés

Note ForumOpera.com

4

Infos sur l’œuvre

Opéra en 4 actes
Musique de Georges Bizet (1838-1875)
Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée
Création à l’Opéra-Comique de Paris, 3 mars 1875

Détails

Mise en scène
Damiano Michieletto
Décors
Paolo Fantin
Costumes
Carla Teti
Lumières
Alessandro Carletti
Dramaturgie
Elisa Zaninotto

Carmen
Clémentine Margaine
Don José
Vittorio Grigòlo
Micaela
Natalia Tanasii
Escamillo
Giorgi Manoshvili
Frasquita
Sarah Dufresne
Mercedes
Marine Chagnon
Le Remendado
Loïc Félix
Le Dancaïre
Pierre Doyen
Zuniga
Xhieldo Hyseni
Morales
Simone Del Savio

 

Chœur et orchestre du Teatro alla Scala

Coro di Voci Bianche dell’Accademia Teatro alla Scala

Direction musicale
Myung-whun Chung

 

Teatro alla Scala, Milan, lundi 22 juin 2026 20h

Il y a un peu plus de 10 ans que Carmen n’avait pas été donnée à la Scala. Rappelons-le : l’ouvrage a une longue et belle histoire avec le temple milanais. Il y fut créé (en italien) le 26 décembre 1885, soit un peu plus de dix ans après la première mondiale à l’Opéra-Comique, le 3 mars 1875. Les plus grandes voix et les plus grands chefs s’y sont illustrés et la liste donne un peu le vertige. Pour l’immédiat après-guerre, on pourra citer (en vrac et sans exhaustivité), pour le rôle-titre : Giulietta Simionato, Fedora Barbieri, Fiorenza Cossotto, Viorica Cortez, Shirley Verrett, Agnès Baltsa, Elīna Garanča, Anita Rachvelichvili ; en Don José : Giuseppe Di Stefano, Ramon Vinay, Mario Del Monaco, Franco Corelli, Guy Chauvet, Nicolaï Gedda, Placido Domingo, Jonas Kaufmann, José Cura ; en Escamillo : Gabriel Bacquier, Erwin Schrott, Ruggero Raimondi, José van Dam, Ernest Blanc ou Michel Roux (Blanc ou Roux : les goûts et les couleurs) ; et enfin, quelques Micaela : Helen Donath, Adriana Maliponte, Maria Chiara ou encore Mirella Freni. Côté chefs, on ne se débrouille pas trop mal non plus : Herbert von Karajan, Georges Prêtre (qui dirigera la première exécution scaligère en langue française avec Cossotto, Chauvet, van Dam, et Donath en 1972), Michel Plasson, Claudio Abbado, Daniel Barenboim et même un jeune Gustavo Dudamel.

Coproduite avec le Royal Opera, la mise en scène de Damiano Michieletto connait une nouvelle création  à la Scala cette saison, dans une version assez proche dans la forme de celle de Covent Garden. L’action y est transposée dans les années 70, dans l’Espagne franquiste. Les décors sont sobres et assez dépouillés, réhaussés par des éclairages plutôt sophistiqués. Visuellement, la scénographie évoque celle de Calixto Bieito vue un peu partout dans le monde depuis une quinzaine d’années (et en particulier à Paris), mais demeure plus intéressante au niveau du travail dramatique. Quelques rares éléments sont légèrement modifiés, signe que le metteur en scène a retravaillé sa production pour Milan. Par exemple, le manège actionné par les enfants au premier acte disparait (1), au lieu de jouer avec ces gamins Carmen sème la pagaille en éparpillant dans la foule les formulaires des policiers, les cigarières ne dansent plus avec les hommes venus les admirer, la gigantesque rampe d’éclairage est un peu de biais au lieu d’être parallèle à la scène, etc. Voilà pour le seul premier acte : rien de fondamental comme on le voit. L’interaction entre les deux protagonistes est en revanche adaptée aux chanteurs et, en quelque sorte, inversée. À Londres, Aigul Akhmetshina venait débaucher Piotr Beczała, un officier propre sur lui (ce qu’il n’est pas dans la nouvelle de Mérimée du reste). Ici, Clémentine Margaine est davantage une femme fatale (et fataliste) plus stoïque et qui fait face à un chien fou à qui il ne faut pas grand-chose pour retomber dans ses pulsions, et ce nouvel équilibre fonctionne bien (on a d’ailleurs pu en voir un autre exemple ici).

Les textes parlés, déjà modernisés et simplifiés à Londres, sont encore plus écourtés ici. Certaines répliques sont même carrément coupées (par exemple « Place au seigneur alcade »). Si l’on peut comprendre que les dialogues d’opéra-comique ne conviennent pas à un public étranger, pourquoi ne pas utiliser plutôt les excellents récitatifs d’Ernest Guiraud, composés justement à cet effet ? Avec ces pages musicales qui s’enchainent sans solution de continuité, l’ouvrage parait paradoxalement moins digeste, quoique plus court, faute de respirations permettant au spectateur de se ressaisir entre deux émotions fortes (un peu comme les numéros musicaux dans les films des Marx Brothers). Par ailleurs, le sens réel du texte semble parfois secondaire pour Michieletto : « Votre toast, je peux vous le rendre » (alors que ledit toast a été coupé), « Voici la quadrille » (pour l’arrivée d’un unique toréro), « Dans la foule il se cache » (Don José se cache d’autant moins qu’il est seul sur le plateau, et bien visible), etc. À ces détails près, le spectacle fonctionne parfaitement, surtout pour un public non francophone.

La Carmen de Clémentine Margaine est bien connue : le mezzo-soprano a incarné la fatale gitane sur presque toutes les scènes du monde, de New-York à Saint-Céré, et même Paris. La voix est puissante, le timbre chaleureux, l’émission est inaltérée et le français est très largement compréhensible. Dramatiquement, sa Carmen, un peu sous-jouée, est davantage hautaine, blasée, résignée et dominatrice que séductrice. Avec Vittorio Grigòlo en revanche, on comprend en quoi l’ouvrage annonce le vériste. Dans une forme vocale éclatante, le ténor romain campe un Don José survolté, mais sans excès histrionique toutefois : il est remarquable que ce chanteur, parfois passionné au-delà du raisonnable, trouve quelques-uns de ses meilleurs emplois dans l’opéra français, comme si ce répertoire lui permettait de combiner idéalement la chaleur dramatique du ténor italien et ce je-ne-sais-quoi de retenue que demande l’opéra français. La voix est puissante, tout en sachant s’alléger et nuancer. L’air de la Fleur est une réussite d’équilibre (notons toutefois que le chanteur choisi un parti intermédiaire en attaquant le si bémol final piano (avant de l’enfler) plutôt que pianissimo d’un bout à l’autre). Le phrasé est impeccable, le timbre s’est légèrement assombri mais l’aigu est clair, et le suraigu semble même plus facile qu’autrefois, avec un contre-ut non écrit crânement assuré à la fin de l’acte II. Signalons que Vittorio Grigòlo retrouvera le répertoire français à la Scala en octobre prochain avec une série de Faust.

Après un formidable Assur, nous attendions beaucoup de l’Escamillo de Giorgi Manoshvili. Le rôle est certes excellement chanté, mais il lui manque ce surcroit de charisme décomplexé qui fait les toreros mémorables. Finaliste du Concours Reine Sonja en 2019, Natalia Tanasii défend bien sa Micaela mais son vibrato serré ne sera pas au goût de tout le monde, et l’émission des notes les plus aiguës nous a semblé un brin exotique.

Au chapitre des seconds rôles, on appréciera le soprano sonore de Sarah Dufresne en Frasquita et le mezzo fruité de Marine Chagnon. Le Zuniga de Xhieldo Hyseni chante un peu dans sa barbe. En revanche, le Remendado est excellement défendu par un Loïc Félix à la voix limpide, tandis que le Dancaïre de Pierre Doyen est impeccable, de même que le Morales de Simone Del Savio.

Les Chœurs du Teatro alla Scala sont plein de vigueur et très motivés dramatiquement. Les voix blanches sont superbes (y compris dans un français étonnamment bien articulé). Question de goût, nous préférons toutefois un chant plus lyrique (même s’il est plus conventionnel) à une émission ici plus réaliste, avec des aigus un peu criés plutôt qu’émis en voix de tête (un choix identique a d’ailleurs été fait depuis plusieurs saisons à Londres).

Le public parisien (entre autres) avait pu entendre Myung-whun Chung diriger Carmen 16  fois à Bastille en 1993, époque où il était directeur musical de l’Opéra de Paris. Le chef coréen défendit également le chef-d’œuvre de Bizet à Orange en 2004. Chung offre ici une version radicalement différente, très tendue, où les percussions notamment ont une présence inhabituelle. La souplesse des tempi est remarquable, toujours au service du drame (quitte à prendre parfois légèrement en défaut les interprètes, chœurs compris, par des ralentis ou des accélérations inopinées). Le chef sait aussi faire ressortir des détails d’orchestration originaux (notablement dans l’air de la Fleur), sans pour autant perdre de vue l’arc dramatique : du grand art.  Cette lecture originale démontre la capacité de renouvellement d’un jeune chef de 73 ans, chaleureusement accueilli par le public. Enfin, sous la baguette de son nouveau directeur musical, l’Orchestre de la Scala se révèle une fois de plus exceptionnel dans la beauté de ses sonorités.

  1. Peut-être l’application d’une énième directive européenne sur la sécurité des aires de jeux pour enfants ? Plaignons les réalisateurs de films bientôt obligés d’électrifier Le Meurtre de l’Orient-Express et d’équiper le char de Ben-Hur d’un airbag.

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Musique de Georges Bizet (1838-1875)
Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée
Création à l’Opéra-Comique de Paris, 3 mars 1875

Détails

Mise en scène
Damiano Michieletto
Décors
Paolo Fantin
Costumes
Carla Teti
Lumières
Alessandro Carletti
Dramaturgie
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Carmen
Clémentine Margaine
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Vittorio Grigòlo
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