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KRÁSA, Brundibar – Evian

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Spectacle
5 juillet 2026
… et soudain, le tragique

Note ForumOpera.com

3

Infos sur l’œuvre

Bohuslav Martinu (1890-1959)
Film en miniature H. 148 (1925)
II. Scherzo (Extrait)

Francis Poulenc (1899-1963)
« La bonne neige » (extrait de Un soir de neige) (1944)
« O magnum mysterium » (extrait de Quatre motets pour le temps de Noël) (1952)
« De grandes cuillers de neige » (extrait de Un soir de neige)

Jean-Claude Grumberg (né en 1939)
De Pitchik à Pitchouk, un conte pour vieux enfants (2024)


Hans Krása (1899-1944)
Brundibár
Livret de Adolf Hoffmeister (1902-1973), adapté par Emil Saudek
Adapté par Chantal Galiana d’après la traduction de Nora Obertelova et Alena Sluneckova
Création à Prague en 1942 puis à Theresienstadt le 23 septembre 1943

Ilse Weber (1903-1944)
Ich wandre durch Theresienstadt

Détails

Mise en scène
Jean-Claude Berutti (d’après la mise en scène de Murielle Mayette-Holtz pour l’Opéra-Comique)
Costumes, accessoires et masques
Rudy Sabounghi
Lumières
François Thouret

Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique
Chœur des élèves du Conservatoire d’Evian

Orchestre de l’Opéra de Lyon (membres)

Direction musicale
Louis Langrée

Évian
La Grange au lac
3 juillet 2026, 18h

À la fin du spectacle, un grand portail de bois s’ouvre au fond de la scène ; le plateau s’est assombri et au delà de la porte on voit une vive lumière jaune-rouge. Tous les enfants passent lentement cette porte, image forte et poignante, que chacun comprend.

Brundibar est inséparable du souvenir atroce de Terezin. Les enfants qui participèrent aux cinquante-quatre représentations qui en furent données là franchirent tous peu après les portes du camp pour aller vers la mort.

Il en fut ainsi pour Hans Krása, qui le 17 octobre 1944 fut assassiné à Auschwitz, et on ne peut pas ne pas penser à tout cela, en assistant à ce conte musical pour enfants donné par des enfants.
Krása l’avait écrit en 1938 pour répondre à un concours ; il en fut donné une première représentation clandestine en 1942 dans un orphelinat juif à Prague, avant sa création à Theresienstadt.
C’est aussi en 1942, le 10 avril, que Krása fut déporté vers cette forteresse en Tchécoslovaquie que les Nazis avait transformée en camp-vitrine. Ils y rassemblaient bon nombre d’artistes, de musiciens, de sorte qu’on pouvait même y trouver un orchestre klezmer, un kiosque à musique ou un cabaret à la berlinoise. On sait qu’un délégué de la Croix-Rouge, le Dr Henri Rossel, fut invité à visiter ce camp, strictement accompagné, le 23 juin 1944, et qu’il produisit un rapport ambigu, conscient semble-t-il d’avoir été berné.

© Stefan Brion

La Grange au Lac d’Evian, cette vaste salle toute de bois naturel, avec son bois de bouleaux en guise de fond de scène et ses lustres à la russe, offre un cadre d’une poésie bucolique à la mise en scène de ce conte.

Un petit orchestre est dans l’ombre côté jardin, avec les instruments dont Krása disposait à Terezin : quatuor à cordes, contrebasse, flûte, clarinette, trompette, guitare, accordéon, percussion et piano. En tout, une douzaine de membres de l’orchestre de l’Opéra de Lyon, dirigés par Louis Langrée, qui conduisait déjà les représentations de ce spectacle, créé à l’Opéra-Comique, dans une mise en scène de Murielle Mayette-Holtz, adaptée ici par Jean-Claude Berutti.

Mais c’est surtout l’implication et l’enthousiasme de la troupe nombreuse rassemblée pour l’occasion, quarante-deux jeunes interprètes, issus de la maîtrise populaire de l’Opéra-Comique et du Chœur des élèves du Conservatoire d’Evian, qui font le charme de ce spectacle.

Le Père Noël et la Révolution

On a choisi de faire précéder Brundibar d’un conte écrit par Jean-Claude Grumberg pour sa petite fille, un récit échevelé mêlant une histoire de Père Noël et les souvenirs d’une certaine Rosette Rosenfeld, qui grimpe dans sa cheminée pour « rejoindre le ciel et ceux qui y sont déjà » et dont les parents croyaient, dit-elle, à la fois au Père Noël et à la Révolution… On reconnaît là le monde de l’auteur de L’Atelier. 

Huit enfants jouent cela avec verve (et des phrasés parfois chaotiques) dans un décor de pupitres d’école à l’ancienne, à grand renfort de blouses grises, de châles et de pèlerines. Surtout leur gentille comédie est entrecoupée de deux beaux extraits a cappella d’Un Soir de neige de Poulenc et de son très intense O magnum mysterium : venues des coulisses, les jeunes voix de l’ensemble choral (dirigé par Clara Brenier, pour la Maitrise, et Lucie Depraz et Maryline Fabrizzio pour les Évianais) sont d’une touchante et pure ferveur.

© Matthieu Joffres

La figure du méchant

Brundibar raconte l’histoire de deux enfants, Pepinček et Aninka, qui doivent trouver du lait pour guérir leur mère (le père est parti à la guerre). Ils se heurtent tour-à-tour au Laitier, au Boulanger et à la Marchande de glaces, qui refusent de les aider, parce qu’ils n’ont pas d’argent. Il faut travailler pour en gagner, leur dit le Gendarme, qui cite en exemple Brundibar, le chanteur des rues, avec son orgue de Barbarie. Mais l’antipathique Brundibar (allusion à Hitler, peut-être) les empêche de chanter et les chasse. Heureusement ils vont recevoir l’aide d’un Moineau, d’un Chat et d’un Chien qui rassembleront un chœur d’enfants pour chanter plus fort que Brundibar et le chasser. Le chœur final chantera la victoire de l’entraide sur l’oppression.

Des grosses têtes de Carnaval pour les méchants personnages évoqués plus haut, une grosse boîte de carton pour la tête de Brundibar (caricature malaisante, soit dit en passant, évoquant celles de la propagande nazie), une carriole pour le laitier, un triporteur pour la marchande de glaces, etc. À quoi s’ajoutent de beaux masques pour les trois animaux bienveillants, des masques grimaçants pour la foule des passants hostiles, et d’amples sarraus pour tout le monde. Toute la partie visuelle semble se souvenir des « on ferait comme si… » et des « on dirait que tu serais… » des jeux d’enfants.

© Stefan Brion

Faire beaucoup avec peu

Ce qui saute à l’oreille, c’est le brio de l’écriture de Krása : des rythmes syncopés sur lesquels vient se poser un violon sentimental, des tangos ou des javas qui passent en contrebande, des valses alanguies et ironiques (il avait été élève de Schoenberg), des accelerandos que Louis Langrée tient d’une main ferme, une palette sonore virtuose – c’est fou ce que Krása, qui fut aussi élève d’Albert Roussel, arrive à combiner avec une flûte, une clarinette et une trompette.

Un délicieux chorus de trompette pour l’entrée de Brundibar (Nino Rota avant l’heure), un accordéon mélancolique pour son orgue, le duo à l’unisson de Pepinček et Aninka (Elias Passard et Sarah Bourezg) qui s’essaient à la chanson des rues et c’est charmant (« Au-dessus de la ferme vole un très grand oiseau ») tandis que, en surimpression parlando, Brundibar (Léo Biancolni-Simon, très brillant aussi en danseur, frac noir et guêtres blanches) les morigène… tout cela est très en place et savoureux.

Les détails d’orchestration sont exquis : pépiements de flûte sur pizzicati de cordes pour le moineau, longue phrase de contrebasse pour le chat, clarinette dans le grave sur martèlement de percussions pour le chien, valse lente aux glissandos voluptueux pour l’endormissement des enfants (jolie image de la danse du groupe entier dans une lumière bleue) jusqu’à un lever de soleil délicieux et une valse du réveil de plus en plus tourbillonnante par l’ensemble du chœur.

© Stefan Brion

Malgré sa java pétaradante, Brundibar sera circonvenu. Alors montera le choral des enfants et des animaux, « Maman berce l’enfant, elle le voit déjà grand », avant le galop final de mise en fuite du tyran.
Joie éphémère, puisque c’est à ce moment que se placera l’image évoquée au début, la porte, les flammes, le départ…

Le surgissement du tragique

Alors apparaîtra, seule sur le plateau, une grande jeune fille, Camille Flament, qui chantera le « Ich wandre durch Theresienstadt », une manière d’hymne triste composé par Ilse Weber. Ilse Weber était une jeune femme qui dans le camp s’occupait des enfants, pour lesquels elle chantait en s’accompagnant à la guitare. Un jour, on vint chercher un groupe d’enfants. Elle savait, ou pressentait, vers quoi on les emmenait. Elle exigea de partir avec eux.
Ici la chanson est accompagnée par le quatuor et la contrebasse, puis le piano, et la voix est serrée par l’émotion, avant qu’une trompette poignante ne vienne la soutenir : « Theresienstadt, Wann wohl das Leid ein Ende hat, Wann sind wie wieder frei ? – Quand notre peine prendra-t-elle fin, quand serons-nous libres enfin ? »

© Matthieu Joffres

Un chœur final, très comédie musicale, par tous les interprètes revenus sur scène dans leurs tee shirts et bermudas de tous les jours, mettra un post-scriptum joyeux à ce conte tragique, salué par une salle enthousiaste.

Belle image que cette troupe où, dans une pyramide des âges, se côtoient des choristes qui semblent avoir déjà fini leur croissance et dépassent les autres de la tête et des épaules, et d’autres qui émergent à peine de l’enfance et du monde des contes.

NB : les images signées Stefan Brion qui illustrent cet article correspondent aux représentations données à l'Opéra-Comique en juin dernier.

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❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier

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« La bonne neige » (extrait de Un soir de neige) (1944)
« O magnum mysterium » (extrait de Quatre motets pour le temps de Noël) (1952)
« De grandes cuillers de neige » (extrait de Un soir de neige)

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Détails

Mise en scène
Jean-Claude Berutti (d’après la mise en scène de Murielle Mayette-Holtz pour l’Opéra-Comique)
Costumes, accessoires et masques
Rudy Sabounghi
Lumières
François Thouret

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